vendredi 22 janvier 2016

LES ÉCHOUÉS


LES ÉCHOUÉS

De nombreux blogolecteurs l'ont déjà porté aux nues. Je me l'étais noté pour la thématique mais à l'époque, le phénomène des migrants était trop médiatisé pour que j'aie envie de me plonger en fiction dans cet univers. Je craignais aussi un engouement type, c'est d'actu, le sujet est sensible, ouvrons nos yeux sur une réalité. et compagnie. Je craignais un récit un peu mélo, plein de bons sentiments, le genre qui force à s'émouvoir d'une condition misérable, le genre donneur de leçons aussi. Je ne voulais pas d'un livre démonstratif, qui culpabilise. 

Je ne voyais pas non plus ce que j'allais découvrir dans ce récit en dehors des épreuves de nos échoués dont il me semblait connaître les tribulations au moins via des reportages et documentaires. Clandestins, sans-papiers, passeurs, endettement, marchands de sommeil, négriers, on sait comment ça fonctionne, à moins d'être totalement dans sa bulle.

Malgré tout, ça reste un sujet qui me fascine et me trouble, ces destins de vie effroyables, la faute à pas de chance, l'injustice d'être né au mauvais endroit, au mauvais moment, cette lutte pour une vie meilleure, le plus souvent juste pour la survie, dans l'indifférence la plus crasse, ces espoirs, souvent déçus.

J'avais donc autant de crainte que d'intérêt pour ce livre. Le titre me plaisait bien. Il y avait quelque chose d'humain et de poétique, de presque joli, qui masquait une réalité tragique tout en en rendant bien compte. Et puis, le résumé, l'idée de "voyager" avec un Moldave, un Bangalais et un Somalien, et de découvrir leurs cultures, leurs modes de vie, ça me plaisait bien quand même. Ça correspondait à mon attrait pour tout ce qui tourne autour du choc des civilisations, de la rencontre des cultures. J'ai aimé l'idée que leur histoire et leurs destins s'entremêlent. C'était précisément là, je me disais, qu'il y avait peut-être matière à me surprendre.

Il restait l'épreuve ultime du test de la première page, mais dès les premières lignes, j'ai été conquise par l'écriture de l'auteur, Pascal Manoukian, qui m'a convaincue dès le départ de son grand talent de conteur. Une écriture limpide et savoureuse, qui a l'art de dépeindre les scènes en mettant le lecteur en situation. Des phrases courtes, directes, sans fioritures, qui se suffisent à elles-même pour rendre compte de la situation. On est tout de suite dans le vif du sujet, on a tout de suite envie d'en savoir plus sur chaque personnage rencontré, on traverse leurs épreuves avec eux (j'ai même crié d'effroi en pleine nuit, pour dire...).

Pour situer rapidement le contexte, l'histoire de déroule en 1992, bien avant le phénomène des migrants actuels donc, mais le mouvement des migrations clandestines commençait déjà avec la misère, l'instabilité politique et les guerres civiles dans différentes parties du globe à l'époque. L'auteur en rend bien compte, j'ai apprécié ces aspects du récit.
Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, avec sa fille qu'il est obligé de travestir en garçon pour éviter les ennuis, se retrouvent sur les routes ou les océans pour fuir un cruel destin et tenter leur chance en Europe. C'est en France, à Villeneuve-le-Roi, que leurs destins se croisent.

J'ai adoré tous les personnages du livre, leur histoire, leur rencontre, leurs relations, leur destin. Je me suis totalement attachée à eux, au point que la fin m'a crevé le coeur et que j'étais triste de les quitter. J'ai vibré au gré de leurs drames et de leurs petits bonheurs. J'ai été ébahie de découvrir tous les systèmes D pour s'en sortir, les filières et le réseautage pour trouver du travail. Tout un monde inconnu s'est révélé à moi.

J'ai juste eu un moment de légère déception par rapport à la tournure des événements attention SPOILER un peu trop "conte de fées" à un moment (je pense à la famille de Julien) (un instant "Pretty Woman" mais avec des clandestins à la place d'une prostituée), mais finalement, c'est de la fiction. On peut bien se permettre ces rêves en roman...

J'ai passé une quasi nuit blanche avec ce livre que je ne pouvais pas refermer tellement l'histoire était prenante. Je l'ai terminé le coeur serré, avec un soupir, après avoir traversé mille émotions, entre l'horreur, la tristesse, la joie, la surprise, le rire même. La fin m'a bouleversée, et je n'en reviens pas de rejoindre le rang de ceux et celles qui se sont écriés "roman-claque", "à lire absolument", "un incontournable", et d'admettre que ce roman est juste extra !

Je ne sais pas comment l'auteur a fait, il y avait précisément (presque) tout ce que je craignais dans ce livre, mais j'ai adoré ! Il a réussi à rendre ce roman totalement captivant, palpitant, et à créer des personnages qui, dans leur malheur, restent d'une grande dignité et sont dotés d'une force et d'un courage indéniables, avec un certain sens de l'honneur. Il nous a donné à voir des hommes et des femmes admirables qui ne méritent pas leur sort, mais tout cela sans le misérabilisme qui pourrait faire fuir ou lasser les foules. Et en même temps, il est parvenu à glisser quelques vérités qu'il est bon d'entendre.

Les Échoués m'a fait penser à une sorte de fable, un conte noir, qui vous brise comme La petite fille aux allumettes et vous illumine malgré tout le coeur.

Un passage que j'ai adoré entre le Moldave et le Somalien, juste un exemple parmi tant d'autres de ces instant de grâce, de l'humour et de la fraîcheur qui parcourent ce récit malgré le contexte dramatique :

"- Tu te fiches de moi ? Tu n'as jamais entendu parler de la Deuxième Guerre mondiale ?
- Non.
- Mais tu viens d'où ? Il y a eu plus de soixante millions de morts !
- De Dacca.
Cette fois, Virgil fit les yeux ronds.
- Dacca ?
- C'est au Bangladesh. Tu n'as jamais entendu parler du Bangladesh ?
- Non, jamais, répondit Virgil.
- Mais tu vis où ? On est plus de cent cinquante millions ! répliqua Chanchal en se moquant.
Virgil avala une gorgée de thé.
- Je viens de Moldavie, dit-il fièrement.
Chanchal fit la moue.
- Jamais entendu parler."

D'autres extraits, très parlants :
"Avant de sauter le pas, Chanchal avait tout envisagé du voyage : la crasse, la peur, la violence des passeurs, les vols, la faim, la cupidité, les risques de noyade, les poux, la gale. Pas cette solitude-là. Certains jours, il ne prononçait pas une seule parole."

"Parce que ce qu'il y a de pire chez vous est encore mieux que ce qu'il y a de meilleur chez nous."

L'auteur
Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Les Échoués est son premier roman.

16 commentaires:

  1. Tu prends bien des précautions pour cerner tes a priori de lecture qui sont aussi les miens. Trop actuel pour moi je crois ce roman, même si "illuminant"...

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    1. Mais justement, j'avais tellement d'a priori que ça m'a foutu une claque de réaliser que j'étais bien dans ce roman. Ce grand écart entre ma conviction que je n'adhérerai pas et mon appréciation finale était tel qu'il fallait que je tente de me l'expliquer. Ça fait partie intégrante de l'histoire de ma rencontre avec ce livre, avec l'auteur même, et j'y tiens, parce que passer d'un extrême à l'autre, je ne l'imaginais vraiment pas avec ce livre.:-)
      Et quand je te lis (la dernière phrase), j'ai un soupir de compréhension. Très exactement moi en lisant les autres billets avant.;-)

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  2. En lisant le début du billet j'ai retrouvé mes hésitations. le livre est à la bibli, bien sûr, mais... Il peut attendre le bon moment, ne pas gâcher la rencontre. Tu vois que je te fais confiance!

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    1. On est nombreux finalement à avoir eu ces hésitations comme tu dis. Ça me rassure quelque part.:-) Et oui, tu as raison, attendre le bon moment, c'est ce que j'ai fait d'ailleurs !
      En fait, ce qui s'est passé, c'est que je suis tombée dessus par hasard à la bib' en novembre, j'ai lu la première page comme ça, pour voir, et là, le style m'a plu et j'ai tout de suite su que je le lirai. Je ne l'ai pas pris de suite car c'était un prêt "une semaine" (et j'avais déjà plein de casseroles sur le feu), mais je ne l'ai pas oublié. Et puis le bon moment s'est présenté quelques semaines après.:-)

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  3. Ton spoiler, c'est le seul bémol que j'avais relevé au moment de la lecture. J'avais trouvé le passage à Deauville clairement too much. Mais quand même, quel roman !

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    1. Énoorme (je parle du bémol) (mais aussi du roman^^) ! Et même avant Deauville, cette famille qui tombe du ciel, une famille modèle, d'une générosité et d'une compréhension ahurissante, trop beau pour être réaliste tout ça, mais bon... Dans le flot de l'intrigue, ça passe.:-)

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  4. Valérie m'avait déjà donné envie de le lire, mais tu confirmes, il FAUT que je le lise!!

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    1. Je ne peux que le recommander ! Je l'ai intégré dans mes incontournables 2015.:-) J'ai liké la page de l'auteur sur FB, pour dire...:-)

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  5. j'ai fini par l'acheter devant l'engouement général. J'espère que je vais aimer!

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    1. J'espère aussi ! Je guette ton avis ! Maintenant que le livre est dans ta PAL, c'est quasi sûr que tu le liras.;-)

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  6. Ce n'est peut-être pas mal, mais moi, je ne sais plus suivre !
    Passe un très bon weekend.

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    1. Haha, je comprends, pas de souci (et puis ce n'est pas un titre très cher pour ton challenge ;-)).
      Très bon weekend à toi !

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  7. Je ne l'ai pas trouvé parfait mais je l'ai trouvé indispensable.

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    1. Je trouve en effet que ce serait dommage de passer à côté. J'ai vécu un moment de lecture très fort.

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  8. Roman-claque oui... Et pour avoir eu la chance de rencontrer l'auteur et de discuter avec lui... l'homme est aussi passionnant que son roman...!

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    1. Il a l'air. On le sent à travers son roman et son parcours ! Une sacrée chance de l'avoir rencontré, oui !:-)

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