vendredi 18 novembre 2016

MADEMOISELLE HAAS


MADEMOISELLE HAAS

"Elles ont vingt ans, ou trente, ou un peu plus, en 1934, et un peu après. Elles s'appellent Mademoiselle Haas. Elles sont bibliothécaire, concierge, cuisinière, coiffeuse, première main flou, fraiseuse, infirmière, écrivaine, femme de chambre, institutrice, journaliste, femme de ménage, chef de travaux, ouvrière métallurgique, libraire, pianiste, physicienne, ourdisseuse, sage-femme, vendeuse... Elles travaillent. Presque toutes avec leurs mains - mains de sage-femme, mains d'ouvrière, mains de pianiste. Elles sont auxiliaires, adjointes, temporaires, mademoiselles. Elles rêvent. Elles vivent, dans la joie et dans la peine, une histoire qui, au fil des ans, s'emplit de bruit et de terreur.
Elles sont invisibles. Ignorées des livres d'histoire. Oubliées. Omises, plutôt.
Michèle Audin a cherché leurs traces, et réussi à reconstituer quelques heures de leur vie. Mises bout à bout, elles racontent leur présent, leur histoire, la sienne, la nôtre."

Cette quatrième de couv' avait tout pour susciter ma curiosité. J'ai toujours été fascinée par l'histoire et le quotidien des hommes et des femmes d'époques plus ou moins lointaines. On se rend compte, en comparant à aujourd'hui, de l'évolution fulgurante de nos sociétés (et de ce qui n'a pas changé). 

S'appuyant sur des rencontres, des témoignages, des lectures de livres et d'archives, sur des films tels que "Les Temps modernes", des photos et des journaux, Michèle Audin restitue les années 30 en France, et particulièrement à Paris, avec une richesse de détails et une puissance évocatrice qui rendent ce petit livre particulièrement captivant, intéressant et instructif sur toute une époque.

Consacrant un chapitre à chacune de ces femmes qui n'ont en commun que leur nom et dont nous entrevoyons le mode de vie, les états d'âme, les difficultés, les épreuves, juste le temps d'une tranche de vie, de quelques heures à peine même pour la plupart, l'auteure sort du cadre de l'essai ou du documentaire social pur et dur, en romançant l'histoire de ces femmes à sa façon, s'amusant à des exercices de style et des structures narratives différentes d'un personnage à l'autre, rendant ces récits plus humains, chaleureux, vivants, agréables et captivants, réels d'une certaine manière, et ludiques aussi, laissant notre imaginaire broder sur le reste.

J'ai bien aimé la restitution de l'atmosphère de l'époque, des sujets de société, de l'actualité politique et économique. À travers ces récits sont également exposés les moeurs et les lois de l'époque, les conditions de vie (logement, aperçu du confort moderne de l'époque), les luttes pour un niveau de vie meilleur, les chanteurs et films de l'époque, la situation des immigrés cherchant à s'intégrer, beaucoup de Polonais, de Grecs et d'Arméniens. On voit s'animer sous nos yeux un portrait assez vivant, coloré et détaillé de ces années-là.

Des extraits :
"... elle perdrait son emploi si elle avait un enfant, puisqu'elle n'était pas mariée."

Dans un canton rural :
"La grande chemise de nuit qu'elle porte sera parfaite pour l'accouchement. La jeune Mme Faure sait par où son bébé va sortir. Péroline pense à une innocente qu'elle a aidée à accoucher quelques semaines plus tôt et qui, elle, ne savait pas."

"Ne vous inquiétez pas, ça va bien se passer. Vous n'êtes pas la première femme à faire un enfant. Et vous, Monsieur, arrêtez de trembler, ça ne vous fait pas mal, à vous." (hahahaha !)

"Nous réclamons un salaire minimum de 500 francs pour les jeunes gens, 1000 francs pour les vendeuses et 1200 pour les vendeurs."
"Moi je n'ai jamais vu la mer. Nous demandons des congés payés."

Autant dire que ce petit livre m'a complètement conquise ! Quelle idée originale et intéressante ! 
J'ai beaucoup aimé ce voyage dans le temps à travers ces femmes de conditions sociales, métiers, passés et aspirations différents qui, par leurs histoires brièvement évoquées et traversées le temps de quelques pages, ressuscitent toute une époque.

L'auteure
Michèle Audin, née en 1954 à Alger, est une mathématicienne française et membre de l'Oulipo depuis 2009.

8 commentaires:

  1. Une matheuse oulipienne, ha ha!!!
    Bon, tu m'en avais parlé, ça se confirme, je pense que ça me plairait. Mais là, niet bibli. Ou j'attends 2017 et leur prochaine commande...

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    1. Oui, ça m'a frappée ça aussi, matheuse et oulipienne.:-)
      Rien d'urgent mais un petit plaisir de lecture à ne pas bouder si l'occasion se présente.

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  2. Très tenté ! Il y a vraiment de bien belles choses dans cette collection.

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    1. Je suis d'accord. Je vais d'ailleurs y regarder de plus près !:-)

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  3. Effectivement, la forme narrative semble originale. Pourquoi pas ?

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    1. Je pense que ça pourrait bien te plaire (et puis c'est un petit livre (à peine 200 pages)).:-)

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  4. Moi qui ai toujours aimé les portraits de femmes, ce livre me semble vraiment intéressant! D'autant plus que ces femmes de "la vie ordinaire" ont en elles quelque chose d'extraordinaire, la soif de vivre! C'est déjà beaucoup.
    "Monsieur, arrêtez de trembler, ça ne vous fait pas mal, à vous." ^^
    mdrrrrr ils ne s'en remettraient pas! :D))

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    1. Haha, ce chapitre était particulièrement savoureux !
      Oui, j'aime bien ces portraits de gens ordinaires qui n'ont pas forcément des vies fades. D'une certaine manière, ils ancrent le passé dans une réalité plus proche, authentique et tangible que ceux qui ont fait l'Histoire.

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