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dimanche 13 janvier 2019

L'ART DE LA VULVE, UNE OBSCÉNITÉ ?


L'ART DE LA VULVE, UNE OBSCÉNITÉ ?

(lu en octobre 2018)
Quand j'ai vu cette couverture à la bib', j'ai d'abord cru que c'était un album de photos d'artistes divers autour de la thématique du sexe féminin. J'ai trouvé la photo de la couverture rigolote. Au départ, je pensais juste le feuilleter, par curiosité. Et puis j'ai vu que c'était en fait une BD. Japonaise qui plus est. Un rapide coup d'oeil sur la quatrième de couv a mis fin à toutes mes hésitations :

"Au Japon, l'art de la vulve ne passe pas. L'artiste tokyoïte Rokudenashiko a été inculpée le 24 décembre 2014 et incarcérée six mois après sa première arrestation pour avoir enfreint la loi relative à l'obscénité, en moulant son sexe puis en le scannant en 3D afin de construire un canoë-kayak.
Son travail, insolite et non dénué d'humour, vise à casser le tabou de la représentation du sexe féminin dans son pays, qui reste interdite - celui-ci est flouté, pixelisé ou estompé sur les photos, les dessins et dans les films - alors que la pornographie est largement diffusée. De son côté, le pénis est fêté comme il se doit chaque année pendant le festival du phallus de fer de Kawasaki.
Le récit de cette arrestation, médiatisée dans le monde entier, a permis de mettre en évidence les contradictions d'une société japonaise sclérosée par ses tabous - elle n'est bien sûr pas la seule - concernant plus largement le statut de la femme."

Bon, j'avoue, quelle idée aussi de mouler son sexe pour en faire un canoë-kayak ! Mais après tout, ces délires artistiques, qu'on les approuve ou non, n'ont rien de bien méchants. Ça ressemble même à une vaste blague. Moi, personnellement, je trouve même tous ces objets à visée décorative créés à partir d'une vulve moulée dans du plâtre spécial, au pire ridicules, et sinon plutôt rigolos, en particulier les petits personnages Manko (vagin en japonais). Mais elle fabrique aussi des coques pour iPhone, des dioramas en forme de vulve (impressionnant ça artistiquement, vraiment), des lampes, et j'en passe.

Tout est dit dans la présentation de l'éditeur en ce qui concerne l'aberration et l'injustice de cette affaire mais j'ai trouvé le témoignage de l'auteure très intéressant car elle y explique sa démarche (démystifier les organes génitaux féminins dans un pays qui choisit de les discriminer, pour résumer) et ce en quoi consiste exactement son délire autour des mankos, ce qui est assez important car il est vrai que sa nature artistique ne saute pas forcément aux yeux de manière évidente au premier abord.
Elle y raconte aussi son arrestation (très intéressant et presque risible la réaction de ses détracteurs et de la police) et son incarcération (là encore, culturellement très instructif sur le système carcéral japonais avec ses règles strictes et draconiennes qui "frisent le totalitarisme"). J'ai aimé sa description de son quotidien, entre ses rapports avec ses codétenues, les passages au tribunal, et ses échanges avec son avocat. Elle y parle de la justice pénale au Japon, de son procès, des soutiens qu'elle a eus et qui l'ont confortée dans son bon droit et motivée à poursuivre dans cette voie, une lutte quotidienne, les moeurs étant bornées.

Tout cela en une BD à la japonaise, càd, très style manga, avec kawaïerie, frivolité, légèreté, humour, dérision, apartés amusants, mais entrecoupés de textes plus sérieux, explicitant les faits et certains concepts, des photos de ses créations, du procès, de son arrestation, ancrant le tout dans une réalité plus grave que ce que la partie manga ne laisse percevoir.

Dans cette BD, Rokudenashiko défend et justifie son art qui, pour elle, n'a rien d'obscène. Personnellement je la rejoins là-dessus. Je ne suis pas spécifiquement pour mais je suis contre toute l'hypocrisie et le paradoxe d'un système qui autorise la pornographie et qui, culturellement, fête le phallus, etc, mais qui se récrie face à de l'art revendiqué comme tel.
Qu'on soit choqué, interloqué, écoeuré, qu'on réprouve son art, tout cela est concevable, mais qu'on la traite en criminelle, c'est fort tout de même. D'autant plus que ceux qui s'acharnent contre elles sont généralement des hommes plutôt âgés qui ne semblent pas avoir très bonne conscience sur le sujet. Ils n'arrivent même pas à prononcer le mot "vagin". Pour eux c'est sale, répugnant. Ça me faisait penser à ces pays où l'on oblige la femme à se voiler pour ne pas exciter les hommes. C'est eux qui ont un problème avec le sexe féminin qu'ils ne peuvent voir autrement que comme un objet de désir.

Bref, je ne vais pas me lancer toute seule dans un débat, mais ce manga était vraiment très intéressant pour toutes les réflexions qu'il suscitait, d'autant plus que je n'aurais jamais imaginé que l'art de la vulve pouvait être un art en soi, mais j'en suis convaincue maintenant, même si ce n'est pas vraiment mon trip.

L'auteure
Rokudenashiko (Megumi Igarashi) est une artiste tokyoïte spécialisée dans l'art manko, manko signifiant "vagin". En japonais, rokudenashi signifie "inutile" ou "bonne à rien".

18 commentaires:

  1. Je ne pense pas que je lirai cette BD, il me suffit de lire ton article édifiant et intéressant dans lequel j'ai appris plein de choses.

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    1. Je conçois que ce manga ne soit pas très engageant. Le sujet est particulier.^^ Tant mieux si mon billet permet tout de même de laisser entrevoir l'ampleur de cette affaire.

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  2. Un canoë en forme de vulve... ça me laisse rêveuse, et je ne peux m'empêcher de trouver, spontanément, cette Rokudenashiko très sympathique !

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    1. Haha, c'est vrai que c'est une idée quelque peu saugrenue mais qui peut inspirer de la sympathie pour cette artiste. D'ailleurs, elle a pu aller au bout de son projet grâce au crowdfunding, ce qui laisse entendre qu'elle a tout de même eu le soutien de milliers de personnes.

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  3. Le coup du canoé-kayak, c'est... surprenant, et c'est un euphémisme ! Bon, je ne dis pas que j'aurais envie de lire tout un manga sur cette artiste, mais sa démarche attire l'attention, c'est sûr.

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    1. J'ai trouvé ça important de comprendre sa démarche du coup, car c'est clair qu'au premier abord, on ne saisit pas forcément bien le message artistique et l'acte militant derrière ce qui semble n'être qu'un étrange délire.

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  4. Sans trop de surprise, ce manga n'est pas au catalogue de la bibli. Je m'en passerai, mêem si c'est l'occasion de découverte du Japon et de débats. Là bas n'y a t-il pas un problème avec le poil du corps, aussi?

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    1. Ah le poil, il ne me semble pas, enfin, pas plus qu'en Occident je dirais. Par contre, je me souviens que quand j'avais dû acheter des serviettes sur place, je les avais retrouvées soigneusement camouflées dans un emballage au milieu de mes autres courses.

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  5. curieuse je suis… alors si je tombe dessus!... Tu as déjà été au Japon? J'ai loupé cette info !

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    1. Oui, par deux fois. J'y retournerais bien volontiers d'ailleurs mais il y a tant d'autres pays à découvrir. Après la PAL, les PAV (pays à visiter^^).
      Aaah si tu tombes dessus, lis-le, oui ! Je serais bien curieuse de ton avis.

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  6. Du vrai WTF à la japonaise, j'adore !

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    1. C'est exactement ça ! Et j'ai du mal à y résister !^^

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  7. Ah j'ai bien rigolé. Merci à toi. Trop drôle !

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    1. Le sujet se prête bien à la rigolade, il est vrai.:-)

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  8. Tout à fait d'accord sur l'hypocrisie d'une société phallocrate et misogyne qui n'hésite pas à montrer des seins pour vendre des bagnoles...La culture japoniase est intéressante, mais j'avoue qu'il y a quand même des choses chez eux qui me glacent (cf. la prison, le système judiciaire etc)

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    1. Oui, ils sont un peu extrêmes par moment, et surtout ils ont trop de codes et de règles rigides avec lesquels ils ne plaisantent pas. Ça donne en extérieur l'apparence d'une société lisse et civilisée où tout se passe pour le mieux mais à l'intérieur, c'est plus sclérosé et au bord de la rupture qu'il n'y paraît.

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