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lundi 12 février 2024

SAMBRE : RADIOSCOPIE D'UN FAIT DIVERS


"Durant trente ans, dans le nord de la France, des dizaines et des dizaines de femmes sont agressées sexuellement ou violées au petit matin le long de la Sambre. Elles portent plainte. Mais elles ne sont pas toujours crues. Et pendant longtemps, personne ne fait le lien entre ces viols. En février 2018, "le violeur de la Sambre" est (enfin) arrêté. C'est un monsieur tout le monde, père de famille et ouvrier apprécié de son entourage. Comment a-t-il pu commettre autant de crimes, aussi longtemps, sur un si petit territoire, sans jamais être inquiété ? C'est par cette question que la journaliste Alice Géraud débute son enquête."

Repéré sur la blogosphère qui l'a rapidement hissé au rang d'incontournable, j'ai mis du temps à me lancer dans ce livre car je pressentais que cette lecture pourrait bien me mettre dans tous mes états et je craignais d'être très énervée tout le long. Ça a été le cas, sans grande surprise. Et je le hisse à mon tour au rang de lecture indispensable. Non pas pour le déplaisir d'enrager et de suffoquer d'indignation à quasi chaque page, mais pour bien prendre la mesure des dysfonctionnements de notre société face aux violences sexuelles. La parole des femmes est trop souvent soumise à caution, au doute, si ce n'est à l'indifférence, encore plus quand elles sont issues de milieu modeste, sans défense, ou trop jeunes pour être prises au sérieux.

On croit savoir de quoi il retourne, mais c'est encore bien pire qu'on ne l'imagine. En recentrant l'affaire Dino Scala sur ses victimes, ce livre-enquête met en évidence les ratés des policiers du Nord, les dysfonctionnements des procédures judiciaires, la négligence du corps médical, et illustre à quel point les mentalités dans nos sociétés sont ancrées dans des générations de sexisme, encore aujourd'hui. Le viol n'offusque pas grand monde et est difficilement vu comme un crime. Les victimes devraient d'ailleurs s'estimer chanceuses de ne pas avoir été tuées...

Cela soulève tout de même bien des questions. Pourquoi ce tabou autour des violences sexuelles ? Est-ce un refus de voir la bestialité de l'homme en face, ce qu'il est capable de faire ? Pourquoi autant de suspicion et de scepticisme face à l'accusation des victimes ? Pourquoi cette tendance à vouloir défendre à ce point le violeur et tenter de minimiser le crime ? Il est qui pour ces sceptiques ? Un fils, un père, un frère ?
Et le pire, c'est que certaines femmes cautionnent ce système de pensée en se désolidarisant complètement des victimes et en se comportant de façon particulièrement ignoble envers elles.

Heureusement qu'il y a eu, dans cette affaire, quelques personnes qui sortaient du lot, des juges d'instruction tenaces, des enquêteurs avec une vraie conscience professionnelle qui ont pris l'affaire au sérieux. Euh, pour les médecins et psychiatres, je n'ai pas de bons exemples... C'était intéressant aussi de voir comment les mentalités ont fini par évoluer un peu à l'approche des années 2000. C'est très regrettable cela dit qu'il ait manqué dès le départ le flic futé des séries, celui qui pense à faire des rapprochements, celui qui ne néglige aucune piste, aucun indice. Que d'enquêtes bâclées ici, ça en était rageant ! Que de temps perdu (trente ans...) et de victimes pour cause d'incompétence, de négligence et d'indifférence !

Pour en revenir au livre en lui-même, dès les premières lignes, l'écriture d'Alice Géraud m'a beaucoup plu. Elle pose bien les ambiances dans un style très visuel et met bien les faits en perspective. On n'est pas dans du factuel clinique et froid. J'ai bien aimé comment elle prenait soin de décrire la vie des victimes avant le drame. Ce ne sont pas juste des prénoms, ce sont des personnes concrètes, des jeunes filles et des femmes qui avaient une vie avant, pas toujours rose, mais une vie. Ce qui frappe et ne peut que susciter l'empathie, ce sont les conséquences dramatiques de ces violences sexuelles sur la vie de ces femmes. Des vies brisées par ce détraqué, mais aussi par le manque d'écoute, de compassion et d'empathie des policiers et de la société dans son ensemble...
Le livre prend des allures de vrai thriller sur la fin, avec une sacrée montée en tension alors qu'on approche (enfin) de l'arrestation, ce moment tant attendu ! C'était jubilatoire ! Mais au procès, on n'a pas fini d'être énervé. J'ai trouvé ça rageant qu'on prête foi aux affirmations de Dino Scala par rapport aux femmes qu'il a réellement agressées ou non. Comme s'il pouvait s'en souvenir sur trente ans. Alors que suspecter les victimes de mentir, ça, pas de problème. Et tatillonner sur le nombre de 54 ou 56 victimes pour déterminer sa peine... Franchement... 

Bref, non, on ne ressort pas indemne de cette lecture, mais Alice Géraud a redonné la parole à toutes ces femmes pour qu'on les entende enfin et c'est tellement important. C'est un très bel hommage qu'elle leur fait à travers ce livre.

LC avec Stéphanie et Sarah.
Également commenté par Keisha, Ingannmic, AifelleKathel, Sunalee, Athalie.

Intègre le Défi lecture 2024 (3/30/100) => catégorie 22 (un livre qui vous fait peur (couverture, sujet, appréhension...)).

L'autrice
Alice Géraud est journaliste indépendante, autrice et scénariste de fiction.

22 commentaires:

  1. Tu as encore une "presque LC" ! Athalie a publié son résumé ce week-end. Vous êtes plusieurs à recommander vivement cette lecture. Je vais finir par céder encore !

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    1. Oui, à 3 jours près, on publiait notre billet en même temps.:) Ce n'est pas un sujet facile, mais ce livre vaut le détour, oui.

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  2. Je suis franchement admirative du travail qu'a fait Alice Géraud sur des années pour redonner une voix à ces femmes. On ne peut être qu'indignées d'un bout à l'autre du livre, et encore plus en constatant que les progrès sont trop faibles et constamment remis en question. Sur le pourquoi de l'aveuglement collectif devant les violences sexuelles, je te conseille le récent "tracts" de Gallimard, du Juge Durand.

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    1. Merci pour cette recommandation ! C'est bien noté. Ce déni collectif m'interroge franchement. Et oui, c'est presque inquiétant de voir qu'aujourd'hui encore, il y a du chemin à faire...

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  3. Rien à ajouter! Ton billet est très bien. On espère que les choses changent, mais on n'est pas convaincu (oui, même au procès, dès le début du livre, j'en bouillais). Le côté belge est aussi très intéressant, traumatisés par d'autrs affaires, les belges étaient moins nuls?

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    1. Ah c'était le jour et la nuit entre les policiers belges et ceux du Nord. Très intéressant en effet cette mise en miroir. Les choses évoluent lentement, mais comme sans véritable conviction. Pfff, le public et les journalistes moins présents lors des témoignages des victimes, ça m'a achevée...

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  4. Comme tu le dis, c'est une lecture incontournable. De mon point de vue belge, ce qui m'a marqué, c'est le rôle de l'affaire Dutroux qui a provoqué un changement dans les pratiques de la police et de la justice. Et donc une enquête un peu plus suivie une fois qu'elle a passé la frontière.

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    1. Oui, encore une affaire bien tragique, mais ça aura bien fait bouger les choses en effet. J'étais toujours un peu plus rassérénée quand je me retrouvais de ce côté-là de la frontière dans le livre.:)

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  5. Et bin tout un sacre livre....mais bon pas sure que cela ait vraiment evolue....mais bon pas pour moi....tu le sais....

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    1. Oui, je n'insiste pas. C'est une lecture qui peut être éprouvante.

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  6. @je lis je blogue : oui, cède !!
    Quel récit, hein ? Il y a dans la démarche d'Alice Géraud autant d'humanisme que de rigueur, qui rend ce titre aussi captivant que bouleversant.

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    1. C'est exactement ça. Tu as bien résumé l'esprit de ce livre.

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  7. Je me suis contentée de regarder la série, qui m'a glacé.

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    1. J'ai commencé à regarder la série là, mais honnêtement, je n'ai pas l'impression qu'elle m'aurait donné envie de lire le livre. Je me suis arrêtée au premier épisode pour l'instant.

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  8. Je suis d'accord en tous points avec ton billet. Ce livre ne pouvait être mieux écrit, mieux pensé, c'était pourtant très difficile à écrire, certainement. Un immense bravo à Alice Géraud !

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    1. Oui, comme dit Aifelle, elle a fait un travail vraiment admirable qui a dû être encore plus éprouvant que pour nous à la lecture.

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  9. tu vois, je sais c'est con de ma part, mais je n'ai pas regardé la série et je ne lirai pas ce livre, tout simplement parce qu'il se déroule dans ma région natale. J'ai décidé de boycotter toutes les oeuvres qui ne montrent que le côté "glauque" de ma région, parce que, à part "bienvenue chez les cht'i", j'ai l'impression que ciné et bouquin ne montre que cela... Après, je ne dis pas que ce livre est essentiel, certainement...

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    1. Ah oui, je comprends. À ma lecture, je n'ai pas eu le sentiment que la cible était le Nord, même s'il se trouve que les événements s'y sont déroulés. C'est un problème sociétal beaucoup plus large, quasi universel, qui est pointé du doigt.

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  10. Je vais passer une commande et ce livre se trouve sur ma liste. Je vais donc le lire dans un avenir plus ou moins proche.

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    1. Vraiment très curieuse de ton avis sur ce livre. Je ne connais quasiment pas d'hommes l'ayant lu.

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  11. J'ai hâte de lire ce livre ! J'ai beaucoup aimé (si je puis dire) la série télé.

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    1. J'ai regardé la série télé après avoir lu le livre et honnêtement, je préfère le livre de loin. Il est plus complet et plus rythmé, mais c'est une bonne chose qu'il y ait eu une adaptation télévisée tout de même.

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