lundi 4 mars 2019

ELLA MINNOW PEA


ELLA MINNOW PEA

            A NOVEL IN LETTERS

( L'ISLE LETTRÉE - UN ROMAN DE LETTRES )
traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie-Claude Plourde

Je ne sais plus comment je suis tombée sur ce roman. Il me semble que c'était une suggestion de lecture sur Goodreads. En tout cas, quand j'ai tilté que le titre de l'édition anglaise (qui est le nom de l'héroïne de l'histoire) représentait les lettres LMNOP (prononcées à l'anglaise of course) et qu'il s'agissait d'un roman reposant sur la manipulation de la langue et s'imposant des contraintes linguistiques pour raconter une histoire, j'ai eu un grand moment d'excitation, d'effarement, d'admiration pour l'auteur, de curiosité aiguisée pour ce défi littéraire de taille, bref, j'étais séduite d'emblée et il me fallait le lire de suite (c'était il y a au moins 3 ans... mais il faut dire que j'ai beaucoup hésité entre la traduction française et l'édition originale en anglais - c'est cette dernière qui a fini par l'emporter) !

Pour faire court, c'est un roman épistolaire où l'auteur s'amuse à supprimer l'usage d'une lettre de l'alphabet au fur et à mesure des événements, et donc des pages. Mais au-delà de la forme, cette histoire est un formidable plaidoyer contre toute forme de répression et pour la liberté d'expression. C'est magnifiquement raconté et incroyablement réussi, vraiment ! Et pour ne rien gâcher, c'est assez caustique et il y a de sacrés moment "hyène hilare" mêlés à des instants "bouillonnement de rage" tellement la situation dans laquelle se retrouvent les personnages est aberrante et absurde !

Pour faire un peu plus long, la quatrième de couv (légèrement remaniée avec mes commentaires entre crochets) résumant le contexte fait très bien l'affaire :
"Mark Dunn transporte le lecteur sur l'île imaginaire de Nollop, du nom de l'auteur du fameux pangramme : "Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume" [en anglais, "The quick brown fox jumps over the lazy dog"]. L'île est un lieu idyllique où les Nollopiens vouent une quasi-vénération à la langue. Or la chute d'une tuile (celle portant la lettre "Z") [la même première lettre en anglais] du monument funéraire érigé en l'honneur de Nollop et de son illustre phrase entraîne une séquence d'événements qui menacent les fondements mêmes de l'État nollopien. Le Haut Conseil insulaire y voit une injonction à cesser toute utilisation de la lettre "Z", puis de celles qui tour à tour tombent du monument, contraignant l'héroïne Ella Minnow Pea et sa famille, ainsi que tout le reste de la communauté, à vivre en état de siège linguistique."

Si l'auteur s'amuse, ses personnages un peu moins car eux sont menacés des pires sanctions (le fouet, par exemple, l'exil, la mort même) s'ils en viennent à utiliser les lettres proscrites.
Mark Dunn a su formidablement bien retranscrire toute la tension et le déroulé des événements avec précision et naturel, et à raconter une histoire captivante, prenante, émouvante et cohérente, sans une seule fausse note, et avec un suspense digne des plus grands thrillers. Tout au long de l'intrigue, on ne peut s'empêcher de se demander comment va se terminer cette histoire (j'ai a-do-ré le dénouement de l'intrigue !).

La question que tout le monde se pose sûrement : comment réussit-on à raconter une histoire avec de telles contraintes ?
Le procédé du roman épistolaire est ingénieux déjà puisque l'histoire est racontée par les protagonistes eux-mêmes, telle qu'ils la vivent, au jour le jour. Ce sont donc eux qui sont contraints de se plier aux exigences des autorités et leurs lettres reflètent parfaitement bien les conséquences sur leur vie mais également leurs craintes, espoirs et réflexions.
Au fur et à mesure de la disparition des lettres de l'alphabet, on substitue des synonymes, on change les tournures de phrases, on va au plus simple, jusqu'à en arriver à l'invention de mots, pas de façon systématique mais pas le choix pour les jours de la semaine et les mois par exemple, ce qui donne lieu à des en-têtes de lettres désopilantes. Certains doivent même changer de nom et de prénom s'ils contiennent une des lettres fatidiques.
Et puis on finit par en arriver à une forme de méthode sms, voire à parler vieil anglais avec les "thee" quand on n'a plus droit au "u" ni au "y", ou parler de "postnoon" pour "afternoon".
Bref, il y a vraiment beaucoup d'ingéniosité déployée au fur et à mesure de l'intrigue, sans forcément réinventer complètement la langue.

Mais ce que j'ai trouvé fort, c'est que le tout continue de raconter une histoire, de plus en plus tendue, inquiétante, bouleversante. On s'attache aux personnages sans s'en rendre compte et on s'inquiète sérieusement pour leur sort tellement on est pris dans l'histoire. Ils ont un seul moyen pour s'en sortir, mais y arriveront-ils ? Rien n'est moins sûr. Le challenge est de taille !

Étonnant tout ce qu'on peut dire et écrire sans certaines lettres de l'alphabet tout de même. Pendant un long moment, au moins la moitié de l'histoire, voire les 2/3, on se rend pas vraiment compte d'un changement ou de la disparition de lettres. Même en enlevant le "d" si important pour exprimer le passé. Bien sûr, parfois certains des personnages se font avoir. On ne peut pas être tout le temps aux aguets de la moindre faute, ni conscient de chaque mot utilisé.

J'ai vraiment adoré cette histoire, déjà pour sa prouesse narrative (impressionnant !) mais aussi pour le formidable plaidoyer qu'elle représente.

Sur Goodreads, j'ai résumé par : "Un chef d'oeuvre !"
Je rajoute ici : Gros coup de coeur de fin d'année !

Je suis vraiment très curieuse de la traduction française. Il a dû y avoir un formidable travail d'adaptation qui m'intrigue.
Pour se rendre compte de la difficulté de la tâche, un extrait des remerciements de l'auteur pour l'édition française :
"Lorsque j'ai terminé Ella Minnow Pea, j'ai été frappé par le triste constat que mon livre serait difficilement traduisible en d'autres langues, puisque sa forme s'appuie en grande partie sur l'utilisation et la manipulation de la langue anglaise. Pour mon plus grand enthousiasme et plaisir, Marie-Claude Plourde a pourtant relevé ce défi potentiellement insurmontable, transposant non seulement mes mots anglais en français, mais travaillant de surcroît avec brio afin de raconter mon histoire au moyen d'un ensemble d'outils linguistiques complètement différent. Bien qu'il fût difficile pour moi d'écrire un livre en utilisant un bassin de plus en plus restreint de lettres de l'alphabet, raconter la même histoire sans la souplesse narrative dont je bénéficiais pour m'aider à accomplir la tâche doit avoir été doublement plus difficile."

EDIT 07/12/2020 Édition française commentée par Ingannmic.

L'auteur
Mark Dunn, né en 1956, est l'auteur de plus de 30 oeuvres théâtrales qui ont été produites un peu partout aux États-Unis et qui cumulent, ensemble, plus de 200 productions à travers le monde. Mark a été le récipiendaire de plusieurs prix nationaux en dramaturgie. Originaire de Memphis, il vit à Santa Fe avec son épouse Mary. Ella Minnow Pea est son premier roman.

24 commentaires:

  1. Purée je le veux, et en anglais (ce n'est pas trop difficile à lire?) et ensuite en français pour voir le boulot de la traductrice; Bon, c'est pas gagné.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Franchement, ça se lit très bien en anglais. C'est écrit dans un style admirable et savoureux, et ça reste incroyablement fluide malgré les contraintes que s'impose l'auteur. Je te l'aurais volontiers envoyé mais je l'ai pris en version ebook. Quant à la VF, je vais finir par céder à l'achat mais pas tout de suite, c'est encore trop frais dans ma tête.:-)

      Supprimer
  2. Oh mais c'est pour moi, ça !

    RépondreSupprimer
  3. Moi, je ne peux malheureusement pas lire en anglais... snif !!! Pour un tel livre, je ne sais pas si ça vaut le coup de lire la traduction.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je pense que ça vaut le coup, oui. Rien que la trouvaille du titre en français laisse imaginer ce dont la traductrice est capable. Ça ne sera pas le reflet exact du texte original mais ça doit valoir le détour rien que pour le travail sur la langue française. Et puis l'esprit de l'histoire semble bien être au rendez-vous.

      Supprimer
  4. Comment fait-on pour traduire un livre pareil ? Quelle prise de tête de supprimer des lettres. Et qu'est-ce qu'ils risquaient s'ils ne le faisaient pas ? je crois que je serai très perturbée à lire un tel livre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je crois que l'auteur et la traductrice ont le goût du jeu et du challenge.^^ J'avoue que je serais incapable de me plier à cet exercice.
      Perturbée ? Oui, ce livre fait réfléchir au-delà de l'intrigue, il est loin de laisser indifférent, c'est aussi là sa force et sa magie. Je suis sûre qu'il te plairait beaucoup.^^

      Supprimer
    2. Ah bon ?!! Alors rien que par curiosité je tenterai mais en version française. En anglais je me contente de lire pour enfants.

      Supprimer
    3. Très curieuse de ton avis sur la version française !

      Supprimer
  5. Rho, je dis oui ! Grand merci pour la découverte !

    RépondreSupprimer
  6. Rien qu'avec l'hustoire du titre, ça m'intriguait déjà. Je ne peux pas le lire en anglais mais je vais voir en français si on le trouve facilement...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère que tu pourras mettre la main dessus. Très curieuse des avis sur le roman en français. Je suis sûre que ça vaut le détour aussi.

      Supprimer
  7. Ce livre et la façon dont il a été écrit m'intrigue !
    Bonne fin de semaine.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est pour ça que je n'ai pas pu résister à satisfaire ma curiosité.:-)
      Bon weekend.

      Supprimer
  8. Un sacré tour de force on dirait ! Mais bon, c'est peut-être un peu trop conceptuel pour moi, même si j'ai bien compris qu'au final on a une vraie bonne histoire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est écrit de manière tellement fluide qu'on n'a pas l'impression qu'il y ait eu un vrai casse-tête stylistique derrière. Pour un peu, on ne s'en rendrait pas compte tellement c'est bien fait. Je trouve que c'est vraiment là tout le talent de l'auteur.

      Supprimer
  9. C'est franchement branchant, mais pas en VO pour moi et je me demande si le rendu peut-être aussi excellent en traduction française ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme je disais en réponse à un autre commentaire plus haut, rien que le titre français laisse entrevoir de ce dont la traductrice est capable et ça semble très prometteur. Et l'histoire en elle-même vaut vraiment le détour !:-)

      Supprimer
    2. Je suis la traductrice et je vous encourage vraiment à le lire! Je crois avoir réussi à garder l’esprit de l’original! Et oui, c’est ma trouvaille le titre!

      Supprimer
    3. Franchement, bravo pour ce titre ! Oui, je reste curieuse de la traduction du reste aussi je pense que l'édition française finira par passer entre mes mains.:)

      Supprimer
  10. eh ben ! et ça existe vraiment en français? C'est vrai que le travail du traducteur serait un bel exploit pour ce genre d'œuvre…

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, ça existe bien mais c'est chez un petit éditeur, on ne le trouve donc pas facilement en librairie, à moins de le commander, je suppose. En tout cas, oui, c'est un sacré exploit, que ce soit l'oeuvre originale ou la traduction.

      Supprimer

Bon, je modère ou je vous laisse prouver de la façon la plus tordue que vous n'êtes pas un robot ? Je modère, hein ?^^