mardi 10 février 2026

TERRE DES SANS-PATRIE


Un roman qui m'avait attirée par sa couverture, son titre et cette question philosophique qui laissait entrevoir l'esprit du livre : "[...] nous aurons une dernière pensée pour nous-mêmes, en une dernière question : avons-nous eu une existence sombre ou une sombre existence ?"

Rien de plombant pourtant au premier abord malgré le drame de la situation. 
L'histoire se présente comme un conte ou une fable au ton léger et avenant, où la rude réalité n'est jamais vraiment expressément nommée et plutôt joliment romancée : on comprend vite que le Ravin, qui passerait presque pour un domaine de rêve, est un bidonville, que les personnes que Baba Mathus y accueille depuis des décennies sont en réalité les exclus, ceux qui n'ont ni acte de naissance ni nationalité. Le monde extérieur avec ses travers et ses dangers est désigné sous le nom de l'Empire Extérieur. 

Un jour, Madame Jeannette, fascinée par ces Ravinois, vient recueillir leur histoire auprès de Baba Mathus, l'occasion pour l'auteur, Mahmoud Soumaré, "de donner une voix à ceux que l'on ne voit pas et dénoncer habilement les maux qui minent presque toute l'Afrique, des séquelles du colonialisme au prosélytisme religieux, en passant par la corruption politique." De visiteuse, elle devient "résidente" du Ravin lorsque des pluies diluviennes laissent cinq enfants orphelins et qu'elle décide de s'en occuper. Mais bientôt, la famille est rattrapée par la cruauté de l'Extérieur...

L'apatridie en Côte d'Ivoire, je n'en avais jamais entendu parler. À tel point que, quand j'ai choisi ce titre lors de la dernière Masse critique Babelio, je pensais qu'il faisait plutôt référence aux migrants en Europe. Ces apatrides sont pourtant cinq cent mille en Côte d'Ivoire, un million en Afrique de l'Ouest et treize millions dans le monde.
Une réalité humaine trop souvent ignorée, et pour cause, elle fait partie des nombreuses crises humanitaires oubliées, invisibilisées par les médias, probablement parce que pas assez vendeuses comparées à d'autres qui monopolisent toute leur attention.

Ce roman a donc le mérite d'exister et de mettre en lumière cette réalité. J'ai été plutôt agréablement surprise par la narration, fluide et plaisante, un brin malicieuse, émaillée de nombreux clins d'oeil littéraires, notamment à García Márquez. J'ai bien aimé aussi la structure "en puzzle", où des éléments obscurs en cours de récit finissent par prendre sens quelques chapitres plus loin. 
Les personnages ne sont en revanche pas vraiment attachants et l'intrigue est quelque peu troublante, voire glauque par moment, avec des rêves et des visions qui se mélangent au réel, dans une vaste métaphore remplie de symbolisme. Un aspect "réalisme magique" qui m'a moins plu, mais pas de surprise, je n'ai jamais adhéré à ce genre.

La fin m'a marquée, car attention spoiler je l'ai trouvée particulièrement triste.

Extraits
"La patrie est le pays où l'on est né ou auquel on appartient comme citoyen, et pour lequel on a un sentiment affectif. Dès cet instant, je me suis demandé quel est le sentiment que l'on a pour un pays qui vous assure au mieux un repas par jour pendant qu'une poignée de personnes s'accaparent le produit national et jettent la nourriture à la poubelle, et j'ai fini par considérer qu'un homme affamé, bien que muni des papiers du pays, n'est autre, lui aussi, qu'un sans-patrie."

"À mon "Bonsoir tout le monde", on me retourna "Bonsoir toi seul". "De quelle ethnie êtes-vous ?" renchérirent, presque en choeur, deux femmes qui auraient eu l'âge de ma fille si je m'étais vilainement amusé au collège, jusqu'à faire un enfant comme l'ont fait certains camarades."

L'auteur
Mahmoud Soumaré est né en 1948 à Bamako. Malien de naissance et ivoirien d'adoption, il est docteur en mathématiques pures et enseigne à Abidjan depuis 1987.

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