Bon sang, mais je crois que je me suis enfin trouvé mon coup de poing "théâtre" depuis que m'est venue la lubie de retenter la lecture des pièces de théâtre ! Voilà qui me motive bien à poursuivre l'expérience et j'ai encore trois-quatre pièces en stock.
L'auteur, Wajdi Mouawad, m'avait été recommandé depuis longtemps pour son roman Anima (que je compte lire maintenant !), et Incendies quand je cherchais des idées de pièces à lire. Le titre n'étant pas très engageant, j'ai toujours reporté ma lecture, mais là, ça y est, je peux cocher la case "lu".
À noter qu'Incendies est le deuxième volet sur quatre dans le cycle "Le Sang des promesses", mais peut se lire tout à fait indépendamment. En tout cas, c'est ce que j'ai fait.
Première bonne surprise déjà, je n'avais pas en tête que Wajdi Mouawad était libano-québécois. Quel régal donc dès les premières lignes mettant en scène le notaire et ses nombreuses expressions québécoises !
Je vais passer sur le résumé car j'ai embarqué dans cette pièce sur la foi des recommandations, sans avoir une once d'idée du contexte ni des personnages, et j'ai pris plaisir à découvrir tout cela au fur et à mesure de ma lecture.
Quelques pistes tout de même : Incendies s'articule autour des thèmes de nos origines, de la vengeance vaine, de la dignité en temps de guerre, de la fatalité, ce qui l'apparente beaucoup à une véritable tragédie grecque, et par extension à une tragédie universelle. C'est une pièce qui m'a dévastée et laissée désemparée en refermant le livre. Une pièce qui nous met face à notre condition humaine. Qui pose les bonnes questions (sans y apporter forcément de réponse) pour nous sortir des ténèbres. C'était triste et beau à la fois...
Il y a (fort heureusement) quelques touches d'humour, mais le fond est dur, violent, pas loin d'être déprimant... et cette fin m'a achevée. D'ailleurs, un "mais noooon !" désespéré m'a échappé à un moment. Étrangement, cela dit, je n'en suis pas ressortie minée ou anéantie (quoiqu'il m'a fallu quelques minutes pour me remettre de cette lecture), car c'est un texte finalement plein d'espoir et de beauté poétique qui transcende la laideur du monde et des bassesses humaines, et vraiment, les toutes dernières pages étaient magnifiques, lumineuses, malgré toute sa tragédie.
La structure de cette pièce est dingue aussi, mélangeant présent, passé, lieux, époques... Par moment, des scènes se jouent simultanément. C'est vraiment bien fait, l'ensemble s'articule parfaitement.
Et puis, tout se dévoile petit à petit, avec beaucoup de subtilité. On pourrait parler ici de pièce (de théâtre) puzzle dont l'image se dessine au fur et à mesure qu'on avance dans l'intrigue. Presque à la manière d'un polar, on croit tenir une piste, mais l'auteur nous surprend au détour d'une phase, sans parler des retournements de situation, c'est vraiment bluffant.
La préface l'exprime mieux que moi : "La narration épouse la forme d'une enquête, d'une énigme à résoudre ; la vérité s'apprend par bribes, par étapes, dans un suspens et une montée de tension qui éclate à l'instant de la révélation."
Je n'avais encore jamais lu du théâtre comme ça. On ne le lit presque plus comme du théâtre à un moment d'ailleurs, mais comme une histoire avec toute la complexité que - l'on pourrait se dire - seule peut offrir un roman, et en même temps, l'auteur exploite parfaitement tout ce que peut offrir le genre du théâtre.
Pour une fois, c'est un texte que j'ai eu du mal à me représenter joué sur scène, déjà avec ces scènes simultanées. Par curiosité, je suis d'ailleurs allée voir un extrait de la pièce sur Youtube, et je pense que je n'aurais pas tenu très longtemps tellement les comédiens gueulaient et hurlaient leurs lignes. C'est que ça crie, interpelle, se fâche, s'exclame, proteste, s'indigne, hurle, éclate de colère et déclame beaucoup dans cette pièce, et je me suis rendu compte qu'à la lecture, on désamplifiait tout ça, comme si on se jouait la pièce en sourdine.
C'est un texte qui gagne à être lu, se savoure et résonne en soi. Je ne suis pas très sensible à la poésie mais là, ça m'a touché l'âme. Certaines tournures de phrases, leurs messages, pfiou, du grand art ! Toute cette pièce, c'est un uppercut dans l'âme.
Pour la route, une phrase que je tenais absolument à consigner ici :
"Je veux dire bien avant qu'elle se soit mise à plus rien dire du tout, déjà elle ne disait rien et elle ne me disait rien sur vous."
L'auteur
Né en 1968, Wajdi Mouawad est un dramaturge, metteur en scène, comédien, directeur artistique et romancier libano-québécois. Il a dirigé le théâtre national de la Colline (Paris) du 6 avril 2016 au 8 mars 2026.

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