mercredi 20 janvier 2016

BABBITT


BABBITT

Ce roman, je l'avais repéré il y a quelques cinq ans par là comme un des classiques américains reconnus comme tel et dont je n'avais jamais entendu parler (shame on me). Son auteur, Sinclair Lewis, était pourtant un des romanciers majeurs de son temps (années 20-30) et a même eu le prix Nobel de littérature en 1930 après avoir refusé le prix Pulitzer en 1926. Il fallait donc que je comble cette terrible lacune culturelle au plus vite ! Sans le récent billet de Jackie Brown qui m'a rappelée à son souvenir, et la motivation de Keisha pour une LC, je pense que je ne le lisais pas encore avant quelques années...

... ce qui aurait été bien dommage !
Babbitt est connu comme étant une "chronique de la société américaine des années 20, une peinture satirique de sa classe moyenne aisée" dans les petites villes.
L'auteur dépeint avec force son embourgeoisement, le consumérisme à outrance, la bigoterie et l'hypocrisie d'une société où tout n'est qu'apparence et conformisme. Les clichés, dans le sens photographique du terme, de tous les instants du quotidien, s'assemblent, formant au final un portrait saisissant de l'Amérique des années 20, précis et impitoyable à la façon d'une caricature.
À la maison, dans la famille, avec et chez les voisins, au bureau, chez le barbier, à l'hôtel, dans les clubs où on parle business, économie, politique, dans les trains, dans les hôtels, il n'est pas un lieu qui ne passe au crible de son regard lucide. Chaque interaction sociale souligne avec subtilité le monde et les idées de l'époque, les moeurs, les préjugés sociaux et raciaux, la place et le rôle convenu de chacun.

Comme on pourrait avoir une image en tête en évoquant l'Angleterre victorienne, les années 60, et d'autres grandes époques de notre Histoire, Babbitt serait l'image parfaite des années 20 aux États-Unis. C'est l'ère du jazz, de la Prohibition, et de la modernisation. Avec le développement de l'industrie et une croissance économique importante, se développe une société de consommation. Les nouveaux héros ne sont plus "le chevalier, le poète, l'aviateur" mais le business-man, le commercial aux dents longues, le capitaliste en somme. Ce qui fait la fierté et la réussite d'un homme, ce sont ses richesses matérielles et son ascension sociale dans ce nouveau contexte fait de nouveaux progrès techniques et de nouvelles mondanités. 
J'ai trouvé cet aspect très intéressant. Je réalisais qu'en fait, quasi un siècle nous séparait de cette époque, et pourtant, il y a beaucoup plus de points communs entre aujourd'hui et 1920, qu'entre 1920 et 1880. L'importance du paraître, des possessions matérielles liées aux progrès technologiques (qui n'a pas le téléphone dernier cri ?), la société de consommation, la compétition, restent d'actualité.

C'est à travers le quotidien et l'entourage de Babbitt, agent immobilier de la petite ville de Zenith, que nous est donné de voir ce monde, un monde de faux-semblants, une société conformiste et bien-pensante. L'Américain moyen se fourvoie dans l'illusion du bonheur en rentrant dans le moule mais aspire en réalité à la liberté de pensée et d'agir débarrassé du carcan de cette société standardisée et aseptisée. C'est en tout cas le cas de notre Babbitt, tiraillé de part et d'autre entre ses désirs et aspirations - à moins qu'il ne traverse une simple crise de la quarantaine ?

J'ai beaucoup aimé la perspicacité de cet auteur qui fait preuve ici d'une excellente connaissance et compréhension de la nature humaine, et qui a l'art des vérités qui claquent.

"When men lie they always try to make it too artistic, and that's why women get suspicious."

J'ai ressenti malgré tout quelques longueurs. J'ai eu l'impression d'un roman bavard (mais heureusement intelligent), où il n'y a pas d'intrigue à proprement parler, mais une succession de clichés et de saynètes du quotidien comme je le mentionnais plus haut. Il m'a fallu aussi un petit temps d'adaptation à cette écriture singulière, très oralisée, surtout dans les dialogues, un style qui évoque vraiment une époque, quelque chose d'à la fois désuet et d'indéniablement moderne.

Ceci dit, j'ai bien aimé dans l'ensemble. S'agissant d'une satire, il y a de l'humour, des situations et des dialogues cocasses qui valent le détour à eux seuls, des personnages hauts en couleur, et le derniers tiers du livre nous offre des rebondissements et retournements de situations savoureux !

J'ai beaucoup aimé la fin. Le fils de Babbitt est un sacré phénomène ! J'ai eu peur d'une fin un peu convenue à deux options, où l'on aurait pu attention SPOILER voir Babbitt se rebeller jusqu'au bout, ce qui nous menait droit à une fin tragique, soit attention SPOILER le voir revenir dans le droit chemin, se résigner, et c'était un happy end, mais c'est encore plus fin que ça, mieux que ça, plus intelligent que ça, plus futé que ça ! Non, la fin, superbe !

20 commentaires:

  1. Parfait, ce billet, le mien n'est pas si bien, ouh là. Mais on est du même avis sur le roman, ce qui est l'essentiel.
    Réponse à ta question : moi je n'ai pas le téléphone dernier cri (et j'en connais d'autres) Le mien ne sert qu'à téléphoner (et rarement) , ce qui n'est plus l'usage premier de ces machins dernier cri, entendais-je récemment à la radio (parce qu'en plus je n'ai même pas la télé, et encore moins écran dernier cri)(comme je disais en rigolant à mes élèves, en plus c'est un poste à galène)

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    1. :-) Je n'ai pas non plus le téléphone dernier cri mais beaucoup de gens ne jurent que par les derniers gadgets technologiques, rien que pour se la péter. Des babbitts en puissance quoi.;-)
      Sinon, vraiment ravie de cette lecture ! J'ai bien aimé ton billet car il remet vraiment dans le bain du récit. C'est ça qui est chouette avec les LC. Découvrir ce qui a marqué son "co-lecteur". On a commencé pareil, avec la genèse de la LC et le prix Nobel de littérature de l'auteur, ça m'a beaucoup amusée !

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  2. Pas de téléphone dernier cri pour moi non plus.

    Ravie que mon billet t'ait incitée à lire ce livre. Et je reste stupéfaite (un peu) que les Américains n'aient pas tellement changé depuis le siècle dernier.

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    1. Non, pas tant de changement que ça quand on y regarde de près.:-) Ça m'a beaucoup amusée, cela dit, de voir ce qui, à l'époque, était considéré comme le summum de la modernité (hôtels équipés de salles de bain par exemple !). C'est un livre qui, à ce titre, a une valeur de témoignage inestimable sur une période de l'Histoire, entre autres, sur le plan du mode de vie.
      Merci pour ton billet, oui, il m'a bien motivée.:-)

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    2. Voilà, on est toutes d'accord, je ne regrette pas cette lecture éclairante. je me demande comment les américains ont accueilli ce roman, tiens...(et les primaires des républicains, si on veut voir l'amérique, là c'est le moment!)(j'exagère, ils ne sont pas tous aussi outranciers)

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    3. Ses caricatures sociales ont suscité de "violentes polémiques", ai-je pu voir sur le net, ce qui peut se comprendre.:-) Les Américains n'aiment pas trop être critiqués ou moqués. Ceci dit, on lui a quand même attribué des prix littéraires.
      Je discutais avec une collègue ce matin même, elle a passé un an dans le Midwest, a priori, là-bas, c'est très 1920.:-) Femme au foyer et compagnie, préjugés raciaux, intolérance, idées arriérées, étroitesse d'esprit, puritanisme, bref, hallucinant !

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  3. Je viens de chez kidae : on se fait une LC du Prophète? C'est à ma bibli (en double d'ailleurs) et dans les 120 pages.
    Mouhaha, je sors!

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    1. Hahaha, oui, cours Forrest, cours ! Ceci dit, partante, mais je ne le sens malgré tout pas pour cette année. Là j'ai vraiment trop de casseroles sur le feu, c'est chaud patate !

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    2. J'ai Khalil Gibran dans ma LAL depuis des lustres. J'attendrai peut-être votre LC ou je me déciderai avant. On verra.

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    3. Oooh alors là on se tient au courant toutes ! Si l'une se sent particulièrement motivée à un moment, qu'elle prévienne les autres, et on essaiera de se caler.
      Je suis quasi prête, ebook chargé sur mon Kindle à l'instant !:-) (mais bon, je ne me lancerai pas avant au moins un mois, c'est sûr, même si ça ne fait qu'une quarantaine de pages).

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    4. 40 pages sur ta liseuse? Bon, en mars on a Brink, en avril on a Ebène et/ou Faulkner, bref, on peut quand même examiner ce Prophète (s'il se révèle lisible quand même) en 2016

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    5. 46 pages précisément.:-) Oui, ça devrait pouvoir se caser en 2016 (presque plus facilement que Proust et Faulkner mouahaha). On se tient au courant.;-) Là, j'attaque Olga Tokarczuk et après, j'enchaîne avec un de mes titres chers pour le challenge contrainte (gnark !), puis normalement le Schoeman.

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    6. Il n'est pas en ebook à ma bibliothèque, je devrai donc le réserver. When you guys are ready...

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    7. OK, puisqu'on est chaud là, on va essayer de se le caser sur mars. Le 21 ou le 28, comme Keisha préfère publier le lundi ?:-)

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  4. J'ai peur que les longueurs viennent à bout de ma motivation (surtout qu'en version poche, c'est un pavé écrit tout petit.

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    1. Aaaah mais d'où l'intérêt de la liseuse !;-) Ceci dit, même si je pense que tu sauras apprécier cette charmante satire de l'Amérique des années 20, ce n'est pas non plus le genre de romans américains que tu affectionnes, avec des écorchés vifs et compagnie.;-) Du coup je ne te forcerai pas la main.:-)

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  5. Moi j'ai un iPhone, et je le reconnais, je suis complètement addict (bien que je ne l'assume pas du tout)...je ne pensais pas du tout que le consumérisme existait déjà entre les deux guerres, quand je pense que c'est ma période de prédilection. Je l'imaginais plus glamour, plus littéraire....Bref, je suppose qu'il existe en français (je vais aller voir Keisha de ce pas).

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    1. Mais justement, à l'époque (ça m'a frappée), la littérature était reléguée au rang de rien. Désintérêt total pour les livres. Aux États-Unis du moins. Et précisément dans les petites villes. Pour la classe moyenne aisée, en terme de culture et de loisirs, c'était plutôt le jazz et le cinéma qui avaient le vent en poupe. Et sinon, argent, business et profits. Pousser à la consommation et consommer. Depuis, c'est un train de vie qui a traversé bien des frontières.:-)
      (pas d'iPhone, mais un chouette smartphone auquel je suis addict aussi) (mais raisonnablement tout de même) (touss touss) (je n'ai pas cédé aux tablettes cela dit :-)) (mais aux liseuses, oui)

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  6. Une lecture que je remets moi aussi depuis plusieurs années. À tort, à lire ton billet. Mais il y a tant de livres :( :) ...

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    1. C'est un livre qui vaut clairement le détour pour le témoignage qu'il offre sur une époque, et puis c'est une satire franchement savoureuse malgré quelques longueurs. Ceci dit, je comprends, c'est LE problème de tout lecteur, il y a tant de livres...:-)

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Bon, je modère ou je vous laisse prouver de la façon la plus tordue que vous n'êtes pas un robot ? Je modère, hein ?^^

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