mercredi 10 juin 2020

LA LANGUE ET LE COUTEAU


LA LANGUE ET LE COUTEAU

traduit du coréen par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde

Ce roman coréen est l'un des rares romans qui m'avaient grandement tentée lors de la rentrée littéraire 2019.
La littérature coréenne déjà a toutes mes faveurs et chaque nouveauté attise ma curiosité. Ensuite, il y est question de cuisine, et ça, c'est un argument imparable pour moi ! Mais encore mieux, d'après ce que j'avais compris du résumé, ce roman confrontait, "dans une relation teintée de mystère", un général japonais gourmet et un cuisinier chinois talentueux dont l'art d'inventer des recettes est son seul moyen de survie. D'emblée, j'ai adoré cette idée d'affrontement et de défi autour de la cuisine !

Nous sommes en 1944 au Mandchoukouo, État indépendant au nord-est de la Chine, contrôlé par l'Empire du Japon. Le général Yamada Otôzo, alias, Mori, commande l'armée d'occupation japonaise face aux Russes. De son côté, Chen, un cuisinier chinois ingénieux, tente d'infiltrer le palais impérial en faisant valoir ses compétences. Parvenu à ses fins, il est mis au défi par Mori de l'épater par ses plats sur commande. Entre les deux, c'est le début d'une guerre qui n'implique ni sabres, ni fusils, mais... la langue et le couteau. Pendant ce temps, Kilsun, une jeune Coréenne, est missionnée elle aussi pour infiltrer le palais impérial...

C'est un récit à trois voix (Kilsun, Chen, Mori) captivant qui nous plonge dans l'histoire personnelle de ces personnages mais aussi de leurs pays respectifs à un moment-clé de leur Histoire et qui [mots de l'auteur, Kwon Jeong-hyun] "ravive le souvenir d'une guerre oubliée en donnant à entendre le point de vue de trois acteurs de ce conflit (Corée, Chine, Japon)". La narration est rendue subtile par l'alternance de ces trois voix qui permet d'avoir une vision globale de la situation et de comprendre le contexte de cette guerre qui agite aussi bien le peuple, que l'armée et les révolutionnaires. J'ai trouvé ce contexte historique vraiment très intéressant et instructif. 

Quant à la cuisine, puisque c'est le thème central de ce roman historique, je n'ai vraiment pas été déçue ! Certes, il faut parfois avoir le coeur accroché. La cuisine ici est brute, sanglante, violente même. Ne nous voilons pas la face, point de délicatesse ici. On y détaille les découpages de viande ou certaines particularités de la cuisine chinoise (cantonaise et mandchoue plus précisément) parfois peu ragoûtantes, surtout pour l'oeil occidental délicat.^^ 
Mais... mais... l'auteur parle Art de la Cuisine, du lien entre le cuisinier et son plat, comme personne, avec une virtuosité si enivrante et saisissante qu'on en oublie le reste (la scène du champignon cuisiné en une minute au début... aaah ! J'en suis encore toute chamboulée !). C'est vraiment tout un poème, du grand art vraiment, comme un concert symphonique, comme un art martial dans toute sa splendeur ! Simplement magnifique !
Bon, je concède que certains conseils et maximes sur la cuisine sont parfois un peu exagérés et grandiloquents mais ces passages sont particulièrement amusants précisément pour cela.

J'ai beaucoup aimé le style de l'auteur, très plaisant, non dénué d'humour. Par moment je trouvais même qu'il avait vraiment une belle plume, avec des descriptions et comparaisons inspirées, presque poétiques, et pas seulement sur la cuisine. J'ai beaucoup apprécié également ses considérations philosophiques qui versent dans le méditatif et le contemplatif.

Il y a dans ce roman quelque chose de la beauté, de la pureté, de la philosophie asiatique, qu'on ne retrouve dans aucun autre roman des littératures des autres pays, et où le sens des valeurs et de l'honneur me bouleverse toujours. J'ai vraiment beaucoup aimé la construction de l'intrigue à trois voix, et son dénouement assez inattendu, qui a quelque chose de beau et de tragique à la fois.
J'ai aimé ce roman hommage qui résonne un peu comme ces romans sur la Seconde Guerre mondiale sauf qu'ici, c'est une guerre qui concerne la Corée, le Japon et la Chine. Ça change, c'est dépaysant, et étonnamment, presque frais.
Une très belle histoire, conclue joliment par les mots de l'auteur.

Mon avis Goodreads
4,5/5 étoiles
Franchement, j'hésite même à mettre un 5 étoiles. J'ai vraiment été sous le charme de ce roman surprenant, plus profond et subtil qu'il n'y paraissait au premier abord.

Quelques extraits :
"- Restez concentrés ! Je ne sais pas pourquoi vous avez voulu travailler en cuisine, mais sachez qu'un cuisinier doit être aussi adroit qu'un magicien. C'est compris ? Quel est le point commun entre eux ? Tous deux utilisent les mains. Mais là où le magicien trompe les yeux, le cuisinier trompe la langue."

" - Mandchoue ou coréenne, qu'est-ce que ça change ? Cela reste la cuisine inférieure d'un peuple inférieur. Vous ne savez rien faire d'autre que saisir, frire ou mijoter. Vous emprisonnez la viande dans des sauces fortes et lui faites perdre son goût naturel. Voilà ce qu'est la cuisine chinoise. Entre vos mains, à force de baigner dans l'huile de vos woks, la meilleure viande du tigre le plus féroce a le même goût que les autres."

Également commenté par Pativore.

L'auteur
Né en 1970 à Cheongju, Kwon Jeong-hyun commence à écrire dès le lycée, passionné par les oeuvres de Sartre et de Camus. Il fait ses études à l'Institut des arts de Séoul puis à l'Université de Corée. Il a 32 ans lorsque deux de ses nouvelles obtiennent des prix. Depuis il publie nouvelles et romans, et écrit aussi pour la jeunesse. La Langue et le Couteau est en cours d'adaptation en Corée pour un drama télévisé et un film.

24 commentaires:

  1. De la cuisine violente, misère, ça n'est pas pour une végétarienne comme moi... je me souviens de ce truc horrible croisé dans un roman sur la cuisine asiatique : le poussin qu'on cuit dans l'oeuf et qu'on mange : c'est atroce...

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    1. J'ai préféré prévenir même si ce roman vaut largement le détour. Il peut y avoir un petit côté barbare dans la cuisine chinoise. J'ai des images en tête, non tirées ce livre d'ailleurs, aussi ce que tu dis sur le poussin ne m'étonne pas...

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  2. Enthousiaste, donc. bon, beaucoup à lire (chic) et tu sais, même si je commande en librairie (faut soutenir l'économie) (bizarrement pas les magasins de vêtements?) il y a des limites. ^_^

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    1. Je te comprends. Je me suis pas mal lâchée ces dernières semaines (côté livres, oui, absolument pas côté vêtements^^) et il faut que je me limite aussi maintenant. Au moins que je lise 2/3 de ce que j'ai acheté avant de m'autoriser à craquer de nouveau.^^

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  3. 5 étoiles, un roman historique et une langue presque poétique :-) Je note et j'espère pouvoir le trouver rapidement et le lire :-)

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    1. Très très curieuse de ton avis sur ce roman si tu le lis.:)

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  4. Tu me mets la puce à l'oreille, dis donc... je suis curieuse de littérature coréenne, je note donc !

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    1. Très curieuse de ton avis aussi si tu le lis. Je n'ai pas vu beaucoup d'avis à son sujet.

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  5. Ton billet donne envie même si la "cuisine sanglante" me fait un peu peur. Le contexte est très intéressant (je pense au film Le dernier empereur du coup).

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    1. Je crois bien que je n'ai jamais vu ce film malgré les occasions ! Mais oui, on parle bien de l'empereur Puyi dans ce livre. Je pense être (enfin) prête pour voir ce film.:) Quant à la cuisine sanglante, on n'en fait pas des cauchemars, je te rassure, mais il y a un ou deux passages un peu durs quand même (mais qui se noient finalement dans l'ensemble du roman ;) ).

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  6. Tu me tenterais bien, mais bon la cuisine ne m'intéresse pas plus que ça et la Corée non plus...

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    1. Ahaha, autant dire que ça ne te tente pas du coup.;)

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  7. Je risque d'être assez écoeurée par les descriptions de plats cuisinés, mais j'ai l'impression que l'ensemble vaut le coup.

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    1. Tu pourrais être amenée à faire la grimace une ou deux fois (enfin, moi il y a un passage que j'ai trouvé particulièrement éprouvant et pourtant, pour ces choses-là, je suis quasi vaccinée) mais sinon, oui, l'ensemble vaut vraiment le détour.

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  8. Un roman à l'évidence fait pour toi ! Je ne suis pas certain d'y être aussi sensible...

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    1. Je pense au contraire que ça pourrait vraiment te plaire mais bon, je n'en mettrais pas ma main à couper.;)

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  9. Je suis contente que tu l'aies lu et aimé ! Tu as raison pour les descriptions gastronomiques, c'est... violent !
    Oh, merci de m'avoir linkée !

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    1. Bien contente d'avoir retrouvé ton billet.:) Je me souvenais avoir lu un avis sur ce livre mais je ne me souvenais plus chez qui. La persévérance a payé.:)

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  10. C'est extrêmement tentant ! j'aime la cuisine et l'Asie.

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  11. Le contexte historique me semble vraiment intéressant. Pour le côté culinaire, j'eus préféré qu'il se passasse dans en italie (pizza) ou en bretagne (crêpes ) ! LOL !

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    1. Ahaha !!! Oui mais du coup on n'a plus du tout le même contexte historique et ça fait partie de la saveur de l'intrigue. Ceci dit, je suis très partante pour un roman qui s'articulerait autour de la cuisine italienne ou bretonne.;)

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  12. ça fait trop longtemps que je ne suis pas venue chez toi :( Je supporte de moins en moins les écrans.... Ce livre me tente beaucoup, tout ce que j'aime ;) et ô joies : ma BM l'a! et elle rouvre!

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    1. Aaah moi aussi c'était la joie d'apprendre que ma BM rouvrait aussi !^^

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Bon, je modère ou je vous laisse prouver de la façon la plus tordue que vous n'êtes pas un robot ? Je modère, hein ?^^