lundi 31 juillet 2017

LA PORTE


LA PORTE

traduit du hongrois par Chantal Philippe

Voilà ! J'ai ENFIN lu ce grand classique de la littérature hongroise qui m'intriguait depuis des années !
Quand je pense que j'ai failli lâcher ce livre au bout de quelques pages, perturbée par une narration et un style qui me semblaient raides et abrupts, une impression de chaos et une atmosphère générale qui me rendaient mal à l'aise. Je pressentais la mauvaise pioche avec beaucoup de déception car j'en attendais beaucoup de ce roman que j'espérais aimer, rien moins qu'une révélation. Et au final, j'en ressors assez bouleversée !
Quel grand roman tout de même ! Quel personnage fascinant que cette Emerence !

Une femme imprévisible au caractère difficile et singulier, déroutante et inquiétante, qui m'a un peu évoqué Annie Wilkes dans Misery au début, mais au fur et à mesure qu'on la côtoie, on se rend compte qu'elle est la charité incarnée. Si cela ne se distingue pas bien en surface, c'est parce que c'est une personne qui vit selon ses propres codes qui pourraient la faire passer pour une femme dérangée mais auxquels on ne peut finalement pas reprocher grand-chose, si ce n'est qu'ils ne correspondent pas vraiment à la norme ni aux conventions. Elle ne rentre dans aucun moule social et pourtant, elle n'en est pas moins un grand esprit, un être assez épatant et admirable à sa manière. C'est un être pragmatique qui porte sur la vie un regard singulier certes, mais néanmoins extrêmement simple et lucide. Une personnalité brute, authentique et entière qui, aujourd'hui encore, me subjugue.

Dans ce roman a priori semi-autobiographique (je me demande jusqu'à quel point), la narratrice retrace sa relation avec Emerence qui fut sa femme de ménage pendant une vingtaine d'années. Au moment où commence le récit, elle est en proie à d'horribles cauchemars figurant une porte dont elle a la clé et qu'elle doit absolument ouvrir, question de vie ou de mort, et bien évidemment, elle n'y arrive pas. Très vite, elle nous livre son sentiment de culpabilité : c'est elle qui a tué Emerence.

Qu'on est bien loin, à ce moment-là, de se douter dans quelles circonstances et pour quelles raisons on en arriverait là. Quel suspense dès les premières pages, et quand on en arrive enfin à ce moment fatidique qui décide du sort d'Emerence, on ne peut s'empêcher de se demander ce qu'on aurait fait à la place de la narratrice. Qu'aurait fallu-t-il faire en réalité ? Quel immense dilemme ! Ces pages, jusqu'à la toute fin, m'ont complètement bouleversée et secouée. La réaction d'Emerence m'a paru tellement injuste et excessive, et pourtant totalement compréhensible et justifiée à la lumière de ses principes et des circonstances. Quelle tragédie, ce dénouement, et quels épisodes poignants sur la fin ! J'ai trouvé tout cela extrêmement bien relaté par l'auteure, Magda Szabó, que j'ai trouvé très fine aussi dans la restitution de l'évolution et de la nature des relations entre la narratrice et Emerence. 

"Emerence était capable de m'inspirer les plus nobles sentiments comme les pires grossièretés, l'idée que je l'aimais me mettait parfois dans un état de fureur qui me prenait au dépourvu."

"... il fallait lui faire perdre cette habitude d'exprimer son attachement sans aucune discipline et par les moyens les plus absurdes. Aujourd'hui, je sais ce que j'ignorais alors, l'affection ne peut s'exprimer de manière apprise, canalisée, articulée, et je n'ai pas le droit d'en déterminer la forme à la place de quelqu'un d'autre."

J'ai vraiment adoré le personnage d'Emerence, tellement inattendu, singulier. Je crois bien que j'ai fini par la trouver irrésistiblement attachante. Elle m'éclatait en fait ! Elle était tellement surprenante avec son franc-parler et sa manière brute de voir les choses.

"Je lui dis un jour que si elle ne s'était pas continuellement escrimée contre ses chances, elle aurait été la première femme ambassadeur, la première femme chef de gouvernement, que sais-je encore, elle avait plus d'esprit et d'intelligence que toute l'Académie des Sciences.
- Bon, dit Emerence, dommage que je ne sache pas ce que fait un ambassadeur. Je ne veux plus rien d'autre que mon tombeau maintenant, qu'on me fiche la paix, qu'on ne vienne pas me faire étudier, j'en ai assez, j'en saurais moins. Gardez-le bien, ce pays que vous trouvez tellement plein de possibilités, si vous attendez quelque chose de lui. Moi, je n'ai besoin de personne, de rien, comprenez-le à la fin."

"Apprenez qu'on ne retient pas celui dont l'heure a sonné, parce que vous ne pouvez rien lui donner qui remplace la vie. [...] Seulement voilà, en plus d'affection, il faut savoir donner la mort, retenez bien cela, cela ne vous fera pas de mal."

Alors que la narratrice devait se rendre à une rencontre auteur à la maison de la Culture :
" Je me retournai pour dire à Emerence que je me dépêcherais de revenir, [...] mais je serais peut-être trop fatiguée pour aller chez elle lui raconter.
- Fatiguée, et de quoi ? Les fatigués, c'est tous les malheureux qu'on aura obligés à venir à la maison de la Culture pour vous écouter, ils auront déjà donné aux bêtes, trait les vaches, changé les litières, fait cinq millions de choses dont vous n'aurez pas la moindre idée, bien assise que vous serez à raconter n'importe quoi."

Ce roman ne manque pas non plus, à travers le passé mystérieux d'Emerence, d'évoquer les mutations de l'histoire hongroise en filigrane et à demi-mots, comme pour ne pas trop nommer les faits. Tant de choses à dire sur ce livre. Je n'ai même pas évoqué le chien ! Alors que bon, ce chien tout de même, quel personnage aussi !

À noter qu'un film a été adapté de ce roman en 2012 avec Helen Mirren dans le rôle d'Emerence, mais je crois qu'il n'est pas (encore ?) sorti en France.

LC avec Keisha, également commenté par Ingannmic.

L'auteure
Magda Szabó est une figure majeure des lettres hongroises, née à Debrecen en 1917 et morte à Kerepes en 2007.

16 commentaires:

  1. Je n'ai pas pu éviter de trop me placer côté narratrice, qui m'a plutôt agacée, et ça a joué sur mon ressenti, hélas (et puis les histoires de rêve dans les romans, pfff -même s'il n'y en a qu'un?)
    Bon, j'ai lu La porte.

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    1. Ah oui, là je sens que tu as dû te forcer un peu pour aller au bout du roman, haha ! Quand on ne ressent pas trop d'empathie pour les personnages, c'est assez difficile d'adhérer totalement à un roman, même si on lui reconnaît ses qualités. Moi, Emerence, je l'ai trouvé vraiment extra comme personnage. Elle me faisait même sacrément rire par moment, avec son franc-parler, mais je conçois qu'elle puisse agacer.^^ Bon, comme tu dis, tu as lu La Porte.;-)

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  2. Merci pour le lien ! Comme tu le sais, j'ai aimé aussi, et sans réticences, je ne me souviens pas d'avoir peiné au début de ma lecture (à l'inverse de celle du Faon, qui a été plus laborieuse). Je te rejoins, évidemment, sur la dimension touchante et surtout atypique de l'héroïne.

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    1. Ce n'est pas vraiment que j'ai peiné au début mais je n'accrochais pas du tout au style narratif. En fait, je parle surtout du chapitre où la narratrice raconte ses cauchemars. Une fois qu'on est rentré dans le vif du sujet, ça allait tout de suite mieux, et j'ai complètement adhéré par la suite.:-)

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  3. Rhoo, ben tu me tentes bien là ! En plus, il me semble que je n'ai jamais lu de littérature Hongroise. Non pas que je sois une littéraire sans frontière comme toi mais bon, allez voir ailleurs de temps en temps ne peut nuire...

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    1. C'est même très enrichissant.;-) Bon, tu auras noté que Keisha n'a pas trop accroché, du coup, je ne saurais me prononcer pour toi. Je serais quand même curieuse de ton avis, et puis bon, je ne peux que t'encourager à aller t'aventurer en Hongrie, via la littérature.;-)

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  4. J'ai beaucoup aimé aussi, comme toi, donc plus enthousiaste que Keisha !

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  5. Bonjour A_girl, un roman qu'il faudrait que je relise. Il m'avait plus mais je ne me rappelle plus du tout l'intrigue. Bonne fin d'après-midi.

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    1. Bonsoir Dasola, aaah, il y a des tas de romans comme ça dont je garde de très bons souvenirs au niveau du plaisir de lecture mais dont je ne me rappelle plus bien des détails, haha ! Bonne soirée.

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  6. Je ne connais pas du tout, moi ! Et il ne m'attire pas trop, ce roman...
    Bonne semaine.

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    1. Je ne pense pas que ce soit trop ton créneau, en effet.;-)
      Bonne semaine.

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  7. Ahhhhhhhhhhhhhhhhh celui-là il a l'air très bon! J'te jure toi, ma tentatrice! :D
    Qu'est-ce que je découvre de beaux livres ici :-*
    Gros bisoussssssssssss

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    1. Je suis moi-même ravie quand je tombe sur de bonnes surprises. C'est ce qui me pousse à continuer à lire et à me laisser tenter par les découvertes des uns et des autres aussi, même si je ne m'en sors déjà pas avec ma PAL, haha !
      Gros bisouuuuuuuuuuus :-)

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  8. Bonjour, un roman qui m'a intriguée au final, le personnage est très fort, mais ce qui m'a dérangée, est que la complexité de ses rapports avec la narratrice ne soit pas vraiment crédible, cet amour/haine, attirance/rejet ... Je ne voyais pas trop sur quel élément il reposait. Emerence s'en tire très bien, la narratrice est un peu pâlotte à côté, un déséquilibre qui m'a empêché d'adhérer complètement.

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    1. Ah ? Je trouvais ça très intéressant justement l'ambiguïté de leurs relations et la façon singulière dont elles ont évolué. Je trouve au contraire qu'il y a quelque chose de très réaliste dans la complexité de ces rapports. Tout ne s'explique pas de façon flagrante mais dans le flou de cette limite amour/haine, attirance/rejet, il y a quelque chose de profondément humain et troublant auquel je me suis identifiée. Mais je conçois que tout cela soit perturbant ou agaçant. Tu es maintenant la 3è personne que je connaisse dont la lecture de ce roman a été parasitée par les rapports singuliers et les personnages d'Emerence et la narratrice.;-)

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Bon, je modère ou je vous laisse prouver de la façon la plus tordue que vous n'êtes pas un robot ? Je modère, hein ?^^

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