ENQUÊTE SUR UN PETIT MALENTENDU
Suivi de Barbie-Bleue, un conte dont vous êtes le Perrault
Bon, moi qui ne résiste pas à tout ce qui touche de près ou de loin aux contes de notre enfance - contes détournés, réinventés, réadaptés, essais, analyses - j'étais cuite avec un titre pareil ! Sans parler du sous-titre et du petit conte revisité en bonus.
J'avais déjà lu une analyse très argumentée d'Anne-Marie Garat qui voyait au détour de chaque phrase du conte dont il est question ici, une connotation sexuelle. Oui, Le Petit Chaperon rouge serait limite pornographique. Le choc pour moi qui en étais restée à ma petite lecture premier degré dont la moralité était la mise en garde contre les inconnus ("ceux qui rôdent dans les bois, les bals, les parkings").
Pour Lucile Novat, l'autrice de cette enquête-ci, on fait fausse route dans cette interprétation des faits : "[...] le danger n'est pas dans la forêt, mais bien plutôt dans le foyer. Qu'il n'y a pas tant à se méfier des loups inconnus que des loups familiaux. Qu'on risque moins quand on part à travers bois que lorsqu'on glisse dans le lit d'un membre de la famille."
En clair, sa mise en garde est contre l'inceste, sujet central de son essai, une analyse passionnante, argumentée et jusqu'auboutiste qu'elle va développer en décortiquant le conte et en l'agrémentant de "récits fictionnels et familiaux, où surgissent, au détour d'un sentier, Sigmund Freud, Virginia Woolf ou encore David Lynch".
"Les chiffres donnés en 2023 par la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) : seules 8% des agressions pédocriminelles sont perpétrées par des inconnus. Dans 92% des cas, la victime connaît son agresseur. Reformulons : plus de neuf victimes sur dix ont été abusées non pas au fond d'un bois ou d'une ruelle, mais juste là, dans la cuisine, pendant le déjeuner de famille. Peut-être pas pendant le déjeuner quand même, t'exagères... La CIVIISE encore :
"Dans près d'un cas sur deux, les viols et agressions sexuelles sont commis en présence ou au su des autres membres de la famille."
On pourrait se dire, "brrr, glauquissime tout ça ! Je ne sais pas trop si j'ai le coeur à...", mais j'ai adoré son ton décontracté et son sens de l'humour aiguisé qui rend cette lecture absolument savoureuse. J'ai dévoré cette enquête... à grandes dents !
Je ne résiste pas à l'envie de consigner ici quelques extraits qui donnent une idée du ton :
"Mais reprenons du début, car je vois bien que votre souvenir du conte fait bloc et que vous n'avez pas l'intention d'accorder votre confiance comme ça, gratos, à la première venue."
"Vous dites, oh, eh, Lulu, Ok, c'est amusant et ta cause est juste, mais il y a quand même un petit saut, comment dire, un petit saut "interprétatif", dans ta façon d'oublier qu'entre-temps le loup est bien arrivé à la maison de la mère-grand et qu'il l'a engloutie. Alors, qu'est-ce que tu fais de cette partie de l'histoire ? Ok la team premier degré, j'entends, soyons exhaustifs. Réfléchissons ensemble à cette partie, pour que tout colle bien comme il faut, et qu'il ne nous reste pas, à la fin, une pièce de puzzle en main."
" "Compère" - vous ne vous êtes peut-être pas posé la question, mais vous allez voir que ça valait le coup de compulser le dictionnaire - nous vient du latin compater, qui signifie "parrain".
Eh oui, Compère le Loup, ce serait la version masculine de la marraine la bonne fée - masculine ou pas, car vous aurez compris qu'il y a un certain trouble dans le genre dans cette histoire, nous y reviendrons. Autrement dit, le compère serait un adjuvant magicien venu prêter main-forte à l'enfant."
Plus loin, sur cette affaire des genres :
"Dear J. K. Rowling, agrippe ta Ventoline, je t'explique." 😆
Moralité : tout est question d'interprétation. On peut voir tout et son contraire à propos de ce conte. Voir le loup ou ne pas le voir, là est la question.^^
Mon avis Goodreads pour conclure :
J'étais plus sur un 4/5 au début car j'avais quelques petites réservounettes sur certains points (les renvois de page incessants qui coupent le rythme par exemple + un positionnement un peu trop sur la défensive même s'il y avait un côté provoc qui m'amusait bien), mais le Conte dont vous êtes le Perrault en deuxième partie est excellentissime (aaah la fin, j'ai adoré !!), et surtout, l'enquête de l'autrice pointe du doigt un sujet trop important, à véritablement prendre au sérieux, pour que je la "sanctionne" de quelques poussières d'étoiles.
L'autrice
Née en 1991, Lucile Novat enseigne les lettres dans un collège de Seine-Saint-Denis. Son travail littéraire est imprégné de tératologie, de pop culture et d'une petite envie de révolution.


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