mercredi 29 avril 2015

LE MUR INVISIBLE


LE MUR INVISIBLE

traduit de l'allemand (Autriche) par Liselotte Bodo 
et Jacqueline Chambon

J'ai toujours été curieusement fascinée et irrésistiblement attirée par ces scénarios autour de petites communautés coupées du monde du jour au lendemain, isolées contre leur gré par des phénomènes souvent inexpliqués, et devant faire face à des épreuves imprévues, un nouveau quotidien qu'ils n'ont pas choisi. S'adapter, s'organiser, survivre... Je pense entre autres au Dôme de Stephen King, au Village évanoui de Bernard Quiriny,  à L'Île de Tokyo de Natsuo Kirino, ou encore à la série "Lost", et si on étire encore plus loin dans le genre, à Robinson Crusoe. Encore que je trouve cela plus intéressant quand il s'agit de groupes, leur interaction et l'évolution de leurs relations étant plus prometteuses de palpitant et le risque étant de s'ennuyer et/ou de déprimer aux côtés d'un seul personnage en proie à la solitude et à la dérive de ses pensées.

Quand Zarline m'a parlé du Mur invisible, j'ai tout de suite ressenti une petite excitation à l'idée de l'intrigue, une femme subitement isolée dans une forêt par un mur invisible, et j'étais par ailleurs assez curieuse de ce roman dont je n'avais jamais entendu parler, écrit par une romancière autrichienne dans les années 60. Voilà qui pouvait franchement être intéressant. J'ai craint tout de même l'aspect "personnage unique" à la Robinson Crusoe mais c'était sans compter la présence d'un chien, d'une vache et d'un chat qu'elle découvrira au fur et à mesure de son exploration, et de son talent de conteuse hors pair servi par une écriture savoureuse qui m'a ferrée dès les premières pages !
J'ai vraiment adoré la façon dont la narratrice, la femme isolée de l'histoire, a déroulé son récit, dans un style sobre mais terriblement efficace, limpide, dont on ne peut que se délecter tellement il est précis tout en simplicité. C'était un réel plaisir de retourner à ma lecture après chaque pause. C'est le genre de livre qui se laisse lire tout seul, quasi d'une traite tellement c'est bon.
Bien sûr, la présence des animaux a certainement joué dans mon appréciation du récit, leurs rapports avec cette femme étaient assez bouleversants, il faut dire que l'auteure a l'art et la manière d'en parler. Elle les croque avec une telle justesse que je n'ai pu m'empêcher de rire à plusieurs reprises. Non non vraiment elle en a tellement saisi toute l'essence que ce livre vaut le détour rien que pour la façon dont elle parle de ces animaux !

"Un chien sans maître est l'être le plus misérable du monde, et l'individu le plus abject est encore capable de plonger un chien dans le ravissement."

"La chatte ne tarda pas à se montrer exigeante. [...] Hrrr, miaou, miaou, répond-elle, ce qui signifie : nous verrons, femme, je ne suis pas encore fixée."

"La chatte détestait le froid et dans sa petite tête ronde elle m'en rendit d'abord responsable. Elle me punissait en me jetant des regards maussades et pleins de reproches et exigeait par ses plaintes que je mette un terme à ce scandale."

Ce qui était particulièrement intéressant aussi, c'est la façon dont la narratrice a dû réorganiser son quotidien et la façon dont elle en rend compte. Les raisons qui l'ont poussée à l'écrire aussi. Écrire pour s'occuper, éviter de gamberger. Ses remarques et observations, la pertinence de ses propos, la cohérence de ses actions, sa vision des choses animée d'une lucidité remarquable sont particulièrement intéressantes aussi. Pas une minute je ne me suis ennuyée de ses pensées, y trouvant toujours matière à réflexion.
Il y a aussi quelque chose de terriblement réaliste et crédible dans ce récit, qui vous fait craindre de jamais vous retrouver dans cette situation. Notre femme n'a rien d'une héroïne, ce qu'elle fait devrait être à la portée de tous, mais on se rend compte qu'on n'a pas/plus les connaissance et aptitudes pour survivre en milieu naturel. Et quand je vois des pommes de terre dans mon supermarché, je pense maintenant à elle.^^
C'est un récit qui met beaucoup de choses en perspective aussi, quand on compare notre quotidien, son ancien quotidien dans une certaine mesure, à son nouveau rythme et mode de vie. On a tendance à se dire que si on se retrouvait sur une île déserte, ce serait bien car on aurait du temps devant soi et pour soi, on en profiterait pour lire et lire et lire, n'est-ce pas, mais la réalité n'est pas aussi simple. Les contraintes sont autres, surtout quand on a des animaux à sa charge. Aaah ces animaux !^^
C'est un roman véritablement épatant car il ne s'y passe rien à proprement parler (imaginez-vous seuls dans une forêt), et malgré tout, l'auteure parvient à rendre son récit d'un intérêt singulièrement captivant ! Il y a un véritable suspense que l'auteure a réussi à instaurer, où tout semble être possible, ce qui fait qu'on est constamment sur le qui-vive, l'attente, l'espoir, tout comme cette femme isolée.

Une très très belle découverte, celle de la plume d'un auteur qui force toute mon admiration, et un presque coup de coeur pour ce roman si ce n'est une petite déception sur la fin qui confirmait mes craintes, mais je n'en dirai pas plus (Zarline, pour en savoir plus, il faudra le lire ce roman ^^).

D'autres extraits :
"Je fais ma toilette tous les jours, me brosse les dents, lave mon linge et nettoie la maison.
Je ne sais pas pourquoi je le fais, j'obéis à une sorte d'exigence intérieure. Si j'agissais autrement, j'aurais sans doute peur de cesser peu à peu d'appartenir au genre humain et je craindrais de me mettre à ramper sur le sol, sale et puante, en poussant des cris incompréhensibles. Ce n'est pas que je redoute de devenir un animal, cela ne serait pas si terrible, ce qui est terrible c'est qu'un homme ne peut jamais devenir un animal, il passe à côté de l'animalité pour sombrer dans l'abîme."

"Il est difficile de penser que des magazines puissent encore paraître quelque part dans le monde. Mais pourquoi pas, après tout ? Si cette catastrophe s'était passée au Bélouchistan, nous serions tranquillement assis au café en train de lire l'événement dans les journaux. Aujourd'hui c'est nous qui sommes le Bélouchistan [...]."

LC avec Zarline (à venir) (elle a préféré faire une LC 50 Shades à la place, mouarf) (oui je balance finalement haha), Keisha et Cryssilda.

L'auteure
Marlen Haushofer, née en 1920, est une écrivaine autrichienne. À partir de 1946, elle publie des contes dans des journaux. En 1952, elle obtient un premier succès avec la nouvelle La cinquième année. Le roman, Le Mur invisible, publié en 1963, est certainement son oeuvre la plus importante.

Intègre le  
Autriche => 9/28

20 commentaires:

  1. En effet, tu as balancé. ^_^
    Quelle petite déception? (bon je vais tenter un MP facebook, ne dis rien là)
    Je suis ravie que tu aies aimé un livre quand même assez particulier, genre vie à la campagne, non?

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    1. Héhé, ça te plaît bien cette idée.;-) Non, pas tout à fait vie à la campagne de mon point de vue. D'ailleurs c'est vie dans la forêt plutôt.;-) Et surtout, survie en milieu désolé et un poil hostile. Allez, va pour "survie" à la campagne, haha.
      Sans entrer dans les détails pour la fin, je ne peux pas dire que j'ai détesté car j'ai apprécié le côté très réaliste de cette "fin" justement, mais j'aurais préféré un autre dénouement. Après je respecte tout à fait le choix de l'auteure de terminer son récit ainsi, mais elle l'aurait terminé différemment (et il y a tellement d'autres fins possibles), ça aurait pu être LA claque qui m'en aurait fait faire un coup de coeur.^^

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    2. Il n'y a pas réellement de fin, justement. On aurait pu se passer de l'existence de (je ne dis rien)

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    3. C'est justement ça qui me chiffonne, ta première phrase... Je ne voulais pas spoiler ici, d'où mes guillemets et mes périphrases, mais bon, c'est dit maintenant...;-)

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  2. Bonsoir A_girl. J'ai lu le roman il y a quelques années et je l'avais beaucoup apprécié. Je ne me rappelle plus de la fin mais je n'avais pas été déçue. Je te conseille de voir l'adaptation cinéma assez récente: très bien. http://dasola.canalblog.com/archives/2013/03/26/26736079.html Bonne soirée.

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    1. Bonsoir Dasola, pour moi, c'est une histoire tellement rendue intéressante, captivante et savoureuse grâce au style de l'auteure que j'ai l'impression que l'adaptation manquerait de saveurs pour moi. Mais je me trompe peut-être...
      Bon long weekend !

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  3. Je partage tout à fait ton avis sur cette lecture !! Je m'attendais à cette fin, alors je n'ai pas été trop perturbée... Quel plume, quel roman ! Quels animaux! Hihi !

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    1. Oui, rien à jeter dans ce livre. Il est presque étrangement parfait ! Je m'attendais aussi à cette fin, tout en espérant une autre. J'avoue que j'aurais préféré une autre.;-)

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  4. Je ne connais pas ce roman mais il m'intrigue un peu.
    Bon weekend.

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    1. Ah si tu es intrigué, il faut sauter le pas et le lire pour être fixé.;-) Bon weekend.

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  5. Le point de départ de l'histoire me tente bien, mais l'écriture me fait un peu peur.

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    1. Ah bon ? Pourtant elle est fluide, limpide, très accessible... S'il n'y a que ça qui t'inquiète alors que le sujet de l'intrigue te parle, fonce sans crainte.;-)

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  6. Argh, tu balances sec là. Je précise quand même que j'ai tenté de l'emprunter à la bibliothèque et qu'il m'est passé sous le nez. Du coup, je me suis rabattue sur Fifty Shades et à la lecture de ton billet, je me demande bien pourquoi.
    Bon, message reçu, dès son retour je l'emprunte. En espérant ne pas être déçue par la fin...

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    1. Oui, c'était plus fort que moi !^^ Il faut dire que le choix de cette LC par rapport à la nôtre était assez cocasse.;-) Et puis ça n'aurait pas été longtemps un secret vu la date de publication quasi simultanée de nos LC. J'ai bien noté toutefois que c'était par dépit et que notre lecteur inconnu n'aurait pas emprunté Le mur à la bib', tu étais au rendez-vous.^^
      Je guette ton billet, j'ai hâte de lire ton avis !

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  7. J'ai lu il y a un moment une bonne critique de ce livre sur un blog. Mais j'avais peur que celui-ci ne soit ennuyeux et/ou angoissant. La critique de Keisha m'a fait réfléchir, la tienne finit de me convaincre, je note ce titre. :-)

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    1. Alors là, pas ennuyeux du tout du tout ! C'est assez incroyable d'ailleurs, en tout cas, on a toutes été captivées par le récit de la narratrice.;-)
      J'espère que tu auras autant de plaisir que nous à sa lecture.:-)

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  8. Convaincue il y a quelques minutes sur le blog de Keisha, on va dire que tu remets une couche !!! Et pas des moindres !

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    1. Aaah Géraldine, toi qui adore les chats maintenant, il faut absolument que tu lises ce livre rien que pour la manière dont la narratrice les décrit. C'est tellement ça !

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  9. Il est dans ma PAL: une de mes lectures de l'été. Mais vu comme tu en parles j'ai déjà hâte d'y être.

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    1. Oooh alors là je vais suivre ton avis de près ! Bon, on est déjà quasiment en été là. Si on fait comme pour le mois anglais, tu pourrais presque te mettre à la lecture dès maintenant.;-)

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