samedi 25 avril 2020

LÀ OÙ LES CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE


LÀ OÙ LES CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE

C'est ça que j'aime avec les histoires, me suis-je dit en cours de lecture, envahie par une sensation de bien-être. Ça peut être des histoires palpitantes, délirantes, mystérieuses, bluffantes, qui vous captiveront et vous feront passer un excellent moment de lecture, vous poussant à continuer à lire pour tomber sur des histoires qui vous procureront le même plaisir, et puis ça peut être des histoires plus simples aussi, sans froufrou, tel un récit de famille, un rien dépaysant quand même, et qui, étonnamment, vous captiveront tout autant, vous feront vous sentir bien, comme bercé par le ronron du récit. Et alors on s'étonnera de la richesse des histoires qui peuvent vous transporter, et on se dira, mais quelle chance on a d'aimer lire et d'avoir autant de choix de lectures et de plaisirs possibles !

J'ai pris l'exemple du récit de famille tout simplement parce que celui-ci en est un, et bien que je ne raffole pas du genre, j'étais assez intéressée par le contexte dans lequel il se déroulait et par les thématiques abordées (et là je reprends quelques passages de la quatrième de couv qui avaient attisé ma curiosité) :
"Une jeune femme née en banlieue parisienne et tiraillée par son identité métisse recueille avidement les souvenirs de sa tante. Au fil des conversations, cette dernière fait revivre pour elle l'histoire familiale qui épouse celle de la Guadeloupe depuis la fin des années 40 : l'enfance au fin fond de la campagne, les splendeurs et les taudis de Pointe-à-Pitre, le commerce en mer des Caraïbes, l'inéluctable exil vers la métropole... 
Un roman qui embrasse le destin de toute une génération d'Antillais pris entre deux mondes et qui restitue toutes les nuances de la culture guadeloupéenne, ses richesses et ses blessures secrètes."

J'avais donc une curiosité et un intérêt certains pour ce récit sur la Guadeloupe, par une Antillaise. Et en même temps une certaine crainte du côté "récit de famille" auquel je ne m'identifie pas toujours, où je me sens souvent en dehors, et d'un style un peu guindé, ostentatoire, flamboyant, qui veut prouver sa qualité (des a priori bêtes, je sais...).

Rien de tout ça ici. Le récit glisse tout seul, de façon très agréable, servi par une écriture sobre, limpide et efficace. L'auteure, Estelle-Sarah Bulle, a indéniablement le sens de la formule et nous régale de tournures imagées qui sonnent juste, naturelles et dépaysantes à la fois, loin des resucées de formules toutes faites, des images faciles ou trop travaillées.
J'ai trouvé aussi qu'elle avait un vrai talent de conteuse. Son récit m'a embarquée direct dès la première page. J'aurais pu rester des heures auprès de l'inénarrable et incomparable Antoine (la tante), un cyclone à elle seule.
Un récit vivant, imagé, humain, drôle et tragique à la fois, clairement dépaysant mais on y a nos repères, savoureux, avec des personnages hauts en couleur, sans oublier les expressions créoles qui colorent le texte et les dialogues (aah le tchip de contrariété ou d'énervement^^), et très instructif sur la culture guadeloupéenne et l'histoire de cette île (en partie) et de ses rapports à la métropole.
J'ai a-do-ré ce moment de lecture.

Une chose est sûre, je me procure le prochain roman de l'auteure sans hésiter dès qu'il paraît, et ce, quel qu'en soit le sujet ! 

Quelques extraits :
"Tu dis que chez les Antillais, il n'y a pas de solidarité. Mais si tu mets dix personnes dans une salle d'attente, tu crois qu'ils vont finir par former une grande et belle famille ? La Guadeloupe, c'est comme une salle d'attente où on a fourré des Nègres qui n'avaient rien à faire ensemble. Ces Nègres ne savent pas trop où se mettre, ils attendent l'arrivée du Blanc ou ils cherchent la sortie."

" "- Trop vieux pour quoi ?" j'ai demandé sur la défensive. Je ne voulais pas que des histoires saugrenues remontent aux oreilles d'Hilaire; quelques kilomètres n'étaient rien à parcourir pour la médisance."

"La vie chez Antoine était tranquille et plutôt monotone. On se retrouvait le soir, après l'école et quand elle avait baissé son rideau de fer. C'était une solitude ensemble, comme deux gouttes d'huile dans une calebasse remplie d'eau."

"Ces Noirs éduqués là, ils venaient parfois le soir, dans nos réunions de quartier où ils affichaient leur éloquence et leurs grandes idées pour le peuple, à coups de Montesquieu et de Diderot, de trotkisses et de communisses. Je les écoutais parler en suçant mon floup, ravie du gros français qui sortait si facilement de leur bouche."

"Un petit soleil vif dorait les pistes d'atterrissage et les peupliers semaient en choeur leurs feuilles acidulées le long des bâtiments de l'aéroport. Je fus frappée par la façon dont la nature, en métropole, était tenue à distance, comme si on ne voulait la voir qu'au loin, à travers un immense écran.

L'auteure
Estelle-Sarah Bulle est née en 1974 à Créteil, d'un père guadeloupéen et d'une mère ayant grandi à la frontière franco-belge. Après des études à Paris et à Lyon, elle travaille pour des cabinets de conseil puis pour différentes institutions culturelles. Elle vit dans le Val-d'Oise. Là où les chiens aboient par la queue est son premier roman.

26 commentaires:

  1. Je note pour découvrir la culture guadeloupéenne...

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    1. Je l'avais fait précisément pour ça et je ne le regrette pas.

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  2. J'hésitais moi aussi, alors, comme ce l ivre est à la bibli (confiné, lui aussi), je pourrai tenter éventuellement. Là je continue à ratisser la PAL! En dernier Olivier Adam et La princesse de Montpensier. Et je m'aperçois que ma PAL contient bien plus de non fiction que de romans...

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    1. J'ai plus recouru au prêt numérique sur le site de la bibli (trop de tentations...) qu'au ratissage de PAL mais je l'ai quand même un peu écrémée.:)
      En tout cas, ce livre, quand tu auras l'occasion de l'emprunter, n'hésite pas ! Un vrai plaisir de lecture !

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  3. Ca fait du bien, une lecture pareille ! J'ai déjà vu plusieurs fois ce titre sans craquer, maintenant j'ai un prétexte ;-)

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  4. To billet tombe à pic, j'étais à deux doigts de le sortir de ma PAL ! Acheté sur un salon suite à coup de cœur pour la personnalité de l'autrice, quelques billets mitigés m'ont ensuite refroidie.. tu m'as convaincue de le garder !

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    1. Ah oui ? Je suis très curieuse de lire ces avis mitigés, si jamais tu as les liens. En tout cas, je peux comprendre ton coup de coeur pour l'auteure car j'ai eu le même élan du coeur rien qu'en lisant son livre. C'est pourquoi je continuerai à la lire bien volontiers.

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    2. J'ai retrouvé ces deux-là :
      http://www.cavamieuxenlecrivant.com/2019/02/la-ou-les-chiens-aboient-par-la-queue-d-estelle-sarah-bulle.html
      https://mumudanslebocage.wordpress.com/?s=aboient

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    3. Aaahh merci ! J'aime beaucoup lire les avis divergents, surtout quand un livre m'a vraiment parlé, pour essayer de comprendre les points de vue. Et je ne connaissais pas ces blogs. Curieuse de savoir dans quel "camp" tu te trouveras.;)

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  5. Je viens de le croiser dans ma liseuse, et je me demandais ce qu'il en était... il me semblait avoir lu des critiques mitigées, tu me donnes envie de le lire, là.

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    1. Ah toi aussi tu en as lu des avis mitigés ? Vraiment curieuse de les lire si tu as les liens. Et curieuse de ton avis aussi maintenant.:)

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  6. oui, quelle chance nous avons d'aimer lire...tous ces univers que nous découvrons! la littérature...<3
    Bref, merci pour ce billet super enthousiaste, que je note d'autant plus que je ne crois pas avoir lu de roman en lien avec la Guadeloupe, raison de plus pour le lire!!

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    1. C'était mon premier roman sur la Guadeloupe aussi, c'est d'ailleurs ce qui avait attisé ma curiosité au départ, et ça m'a donné envie de lire davantage sur les Antilles en général, région tristement absente de mes rayons - en sous-nombre en tout cas - alors qu'il semble y avoir quelques références incontournables. Une lacune à combler !
      Oui, on a vraiment de la chance d'aimer lire. Je m'en rends compte aussi en cette période de confinement où je ne m'ennuie pas une seconde.;)

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    2. moi non plus je ne m'ennuie pas, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons ;) (même si je lis bien sûr!!)

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    3. Disons que la lecture nous offre des opportunités de loisir en plus, comparé à ceux qui n'aiment pas spécialement lire.:)

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  7. Ah bon ! il y a des pays où les chiens aboient par la queue ! curieux de voir ça !

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    1. Haha, en fait c'est une expression créole qui signifie "coin isolé".

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  8. Comme d'autres, je tenterai la lecture de ce roman, grâce à ton avis !

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    1. C'est l'occasion d'une lecture commune, dis donc !;)

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  9. Bonsoir A_girl_from_earth, quand ce roman est sorti, je n'ai que des louanges à son sujet. Tes extraits donnent envie. Pourquoi pas un emprunt en bibliothèque. Bonne soirée.

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    1. Bonsoir Dasola, je guette ton avis avec beaucoup de curiosité.:) Bonne soirée.

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  10. un bel enthousiasme communicatif ! j'avais déjà noté dans un coin reculé de ma tête… Merci de le réveiller!

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    1. Un coin reculé ? C'est la signification exacte de l'expression créole "là où les chiens aboient par la queue". C'est un signe, il faut que tu le lises.;)

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  11. La guadeloupe étant si chère à mon coeur et à mon histoire personnelle, que j'ai énormément louché sur ce roman à la bib lors de sa sortie pour finalement ne pas le prendre... C'est nul hein ? Mais réparable il me semble, puisque manifestement, cela en vaut la peine !

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    1. Je crois que je peux comprendre ton hésitation. Malgré ma grande curiosité, j'ai mis du temps à me décider à m'y mettre. Et sans regret une fois plongée dedans.:) Très curieuse de ton avis sur ce livre !

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Bon, je modère ou je vous laisse prouver de la façon la plus tordue que vous n'êtes pas un robot ? Je modère, hein ?^^