mardi 23 novembre 2021

GABACHO


GABACHO

traduit de l'espagnol (Mexique) par Julia Chardavoine

Mis en avant par un libraire à sa parution, je m'étais notée ce roman principalement parce qu'il était mexicain (si vous avez d'autres recommandations 🙏), que je n'ai jamais été déçue par les romans des éditions Liana Levi, et puis le résumé évoquait le fait qu'un des personnages travaillait dans une librairie hispanique dans le sud des États-Unis (je résiste assez mal aux romans qui parlent de livres, lecteurs, libraires...). Jeune immigré clandestin, il avait fui son Mexique natal et traversé la frontière au péril de sa vie, à la poursuite du rêve américain. Je craignais un peu cette thématique de l'immigré en galère mais j'aimais l'idée qu'il ait atterri dans une librairie. J'imaginais alors un roman d'initiation, plein d'ondes positives autour des livres et de la façon dont ils pouvaient changer une vie. Oh que j'étais loin de ce qui m'attendait réellement !^^

Quand j'ai décidé de me lancer enfin, j'ai découvert que l'auteure, Aura Xilonen, avait 19 ans à la publication de ce roman (qu'elle aurait a priori écrit à 16 ans !). J'étais à la fois intriguée et dubitative et je dois dire que sur les premières pages, j'ai été négativement parasitée par cette information. Le style me dérangeait, comme s'il sonnait immature, peu naturel, les personnages me semblaient peu convaincants dans leurs attitudes et leurs dialogues, tout me semblait prévisible, ou cliché, bref, j'y trouvais toujours à redire, comme si je ne voulais pas croire qu'on puisse écrire à 16 ans. Et puis très vite, il a fallu que je me rende à l'évidence. 
J'avais beau me braquer, cette histoire, son style, son ton, son atmosphère, ses personnages, ont fini par s'imposer à moi de leur force magistrale, coup de poing même. Cette jeune auteure était juste douée. Je ne pouvais nier sa grande maturité, son regard lucide et ses remarques très justes sur la vie, comme si elle-même avait eu l'expérience d'épreuves terribles qui vous grandissent d'un coup. Son personnage principal, notre jeune immigré clandestin, s'exprimait avec une verve argotique que ne renierait pas la Zazie de Queneau. Rendu sauvage par les tribulations de la vie, sa rage était retranscrite avec brio, animant le récit d'une langue imagée, colorée, rythmée et vive, absolument savoureuse.

Quant à l'intrigue en elle-même, je l'ai dévorée et adorée ! J'en dis volontairement peu car j'ai pris plaisir à la découvrir au fur et à mesure que je tournais les pages. Tout au plus pourrais-je la qualifier ainsi : explosive, cocasse par moment, et émouvante, surtout sur la fin, mais jamais sans pathos. J'en suis ressortie essorée mais hautement satisfaite.

Quelques extraits
"Ces romans nunuches, je les avais déjà tous lus sur ma mezzanine, ou bien au parc Wells, des romans superficiels où s'enchaînent des phrases sans âme, sans vie, avec de jolis mots placés par-ci par-là. C'est comme ça que je les imagine bâtir leurs romans snobinards, les écrivains, des romans pleins de vers, sans souffle, sans oxygène."

"J'ai le cerveau qui pique, comme quand j'ai commencé à lire ces putains de romans pédoques, menteurs, vomitifs. Avec leurs simagrées de lettres de grande envergure, mais sans nerfs. Tous déconnectés du monde et de la vie."

"Sans avoir même le temps de réfléchir, je flanque un coup de genou bien fleuri à vitesse grand V à ce blanc de poulet marmoréen. Le type se plie en deux. Dans le fond, t'auras beau soulever tous les poids de la terre et avoir des muscles en béton, tes couilles, même celles de Superman, elles seront toujours molles."

"Va te faire foutre. Si tu veux qu'on parle, on fait ça ici. On a pas besoin de bouger pour se mettre d'accord. On va pas faire comme dans ces romans à la con où pour se dire quelque chose, ils cherchent toujours un endroit plus confortable, alors qu'ils pourraient tout se dire, là, debout, sans perdre de temps, bordel."

"Faut pas grand-chose pour survivre. Pour vivre par contre, je sais pas."

"Aireen plisse les yeux comme font les gens lorsqu'ils pensent à quelque chose de profond, lorsque la réflexion comparaît devant le tribunal de la cervelle, dans ce territoire où une seule idée peut s'étirer à l'infini et mettre en morceau, sereinement, toute la matière de l'Univers."

"J'ai jamais vu, dans aucun des romans à la con de la librairie, un connard de personnage se mettre à balayer tout le bordel autour de lui. Ni laver des assiettes, ni se couvrir les mains d'ampoules à force de labeurs quotidiens. Ces connards et abrutis d'écrivains, ils voient la vie en mode propret, sans taches qui pourraient salir leurs pages blanches de merde."

Mention spéciale à la traductrice, Julia Chardavoine, qui a dû bien s'amuser pour restituer toute la vie et l'argot de ce texte.

L'auteure
Aura Xilonen est née au Mexique en 1995. Après une enfance marquée par la mort de son grand-père et des mois d'exil forcé en Allemagne, elle passe beaucoup de temps chez ses grands-parents, s'imprégnant de leur langage imagé et de leurs expressions désuètes. Elle a seulement 19 ans lors qu'elle reçoit le prestigieux prix Maurico Achar pour Gabacho, traduit depuis en huit langues. Aura Xilonen étudie le cinéma à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla. Julia Chardavoine a reçu le Grand Prix de traduction de la ville d'Arles 2017. 

36 commentaires:

  1. OK mon ordi refuse de me laisser voir sur le site de la bibli (ou alors c'est le site qui bugue?) Pfff.
    Bon, les passages cités, ça me dit bien!
    Tiens, en mexicain j'ai ça
    Leonora Carrington : Le cornet acoustique
    Carlos Fuentes : L'instinct d'Inez
    Guadalupe Nettel : Pétales
    Paco Ignacio Taibo II : Le retour des tigres de Malaisie
    David Toscana : El ultimo lector Un train pour Tula

    Et je constate que j'ai lu Le cornet acoustique, que je venais de désirer lire car on en parle dans un bouquin que je lis actuellement...

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    1. Aaah je l'ai lu le cornet acoustique, j'avais a-do-ré !! Merci pour toutes ces recommandations ! Je vais fouiner à la bib'. Dans ta liste, j'ai aussi lu un Toscana et un Paco Ignacio Taibo II mais j'avais prévu à l'époque de continuer mon exploration de leurs oeuvres. Ce petit rappel tombe donc à pic !
      (et sinon, il faudrait vraiment changer d'ordi ;) )

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  2. J'ai été gênée par la même chose que toi, sauf qu'en ce qui me concerne, cela avait perduré. Une lecture malgré tout plaisante, parce que oui, malgré les maladresses stylistiques, il y a quelque chose !

    Je lis peu de littérature mexicaine, parce que comme toi, j' trouve assez peu de suggestions, mais voici les titres lus à l'occasion du Mois Latino :
    Guillermo Arriaga - "Le sauvage"
    Laura Esquivel - "Chocolat amer"
    Carlos Fuentes - "En inquiétante compagnie" et "L'instinct d'Inez"
    Emiliano Monge - "Les terres dévastées"
    Juan Rulfo - "Pedro Páramo"
    Paco Ignacio Taibo II - "Revenir à Naples"
    David Toscana - "El último lector" et "Un train pour Tula"

    J'y ajoute "La file indienne" d'Antonio Ortuno, "Un doux parfum de mort" de Guillermo Arriaga !

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    1. Oui, je pense que si elle prévoit de poursuivre dans la voie littéraire, son style s'affinera sans doute et ses romans n'en seront que meilleurs encore. En tout cas, la matière et le talent sont là. Mais je crois qu'elle est plus intéressée par la réalisation de films, ce qui peut aussi apporter son lot de belles surprises.
      Merci pour toutes ces recommandations que je m'empresse de noter ! J'ai lu le Laura Esquivel que je n'avais pas trop aimé (mais ça remonte), le premier Toscana (adoré !) et un Paco Ignacio Taibo II que j'avais adoré aussi (il faut que j'en lise d'autres !). Tout le reste attise ma curiosité ! :)

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  3. Ah zut, excuse-moi je n'avais pas lu le commentaire de Keisha, il y a des doublons dans nos listes du coup !

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    1. Pas de soucis, ça me permet de repérer les plus cités justement !^^ Carlos Fuentes que je n'ai jamais lu me paraît un incontournable maintenant. Il ne me reste plus qu'à trouver le bon titre !

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  4. Ton billet me rassure, je redonnerai une chance à ce roman. Je l'avais embarquée, surenthousiaste lors d'un Festival America après avoir assisté à une rencontre et un petit échange avec l'auteure, et puis lorsque j'ai commencé à lire, ça n'est pas passé, un peu " trop " pour moi ( frénétique, violent ... ), il attend encore.

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    1. Oh j'aurais adoré rencontrer cette auteure !! Et je vois très bien ce dont tu parles sur les premières pages, j'ai ressenti la même chose, ce "un peu trop" m'a chiffonnée aussi, agacée même, comme si c'était "surjoué", ou "surécrit", si je puis dire. Je ne sais pas à quel moment est venu le déclic mais en poursuivant un peu, la sauce a fini par prendre pour moi et j'ai vraiment adoré ce roman.

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    2. J'ai oublié, le titre a déjà été cité, mais je recommande également El ultimo lector de Toscana :)

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    3. Ah oui, déjà lu celui-là et j'avais adoré ! Excellente recommandation !:)

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  5. Oui je vois que beaucoup ont commence a te mettre des idees...oui j'adore la lecture mexicaine....je devore tout ce qui en sort...il y a le grand tres grand carlos Fuentes, mon prefere PIT II (pour les intimes, paco Ignacio Taibo II)...et puis les autres ont ete cites par Keisgha et Inganmic.....il manque juste Jorge Volpi et Laia Jufresa....autrement tu as deux recueils d'auteurs mexicains trop bien: Mexico noir chez folio et des nouvelles du mexique chez metailie.
    Et en parlant de ta lecture, que je ne connais pas didonc, cela donne envie didonc...;)

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    1. Ohlala mais avec toutes vos recommandations, il y a de quoi me programmer un petit mois mexicain !! Je vais peut-être lancer ça en 2022 tiens. C'est qu'il y a de quoi lire en vrai. J'adore aussi PIT II ! J'avais assisté à une petite conférence à un salon du livre. Quel sacré personnage ! Phénomène même !^^ Et je n'ai lu qu'un de ses romans pour l'instant mais j'avais adoré. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas continué à le lire d'ailleurs. Ma PAL sans doute !^^ En tout cas, me voilà remotivée à reprendre. Et Carlos Fuentes, jamais lu malgré sa renommée mais je vois qu'il est hautement recommandé. C'est donc un de mes prochains projets de lecture mexicaine. Il faut juste que je choisisse le bon titre.

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    2. PIT II j'ai presque tout lu...me reste son Che Guevara et son tigre de malaisie....mais si cela t'interesse j'ai une PAL mexicaine avec plus d'auteurs (18 bouquins de 8 auteur(e)s different(e)s dont beaucoup non cite(e)s comme Martin Solares....dont les lettres de Frida Kahlo)....donc je serais motivee pour ton mois...

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    3. Super ! Bon, ce serait à un rythme tranquillou hein. Peut-être même que je l'étalerai sur 2 mois, histoire de se donner le temps d'explorer tranquillement, tout en lisant d'autres choses. Et ta liste m'intéresse bien sûr ! J'ai regardé aussi de mon côté et je me suis déjà notée plein de titres, haha !

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    4. Ok je fais cela cette fin de semaine...car j'en ai d'autres en papier...il va falloir que je fouille...lol

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    5. Pas de soucis, prends ton temps.;)

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    6. sorry je prends beaucoup plus de temps que prevu....mais bon ton challenge mexicain sera pour 2022...lol

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    7. Vraiment pas de soucis.;) J'ai commencé à faire ma sélection d'auteurs et de livres (ouioui, battre le fer tant qu'il est chaud, haha) et même à réfléchir à la façon dont j'allais concrètement mettre ce challenge en place. Bon, il n'est pas impossible que je ne fasse rien de particulier en fin de compte et que je ne lise qu'un roman mexicain en 2022, hahaha !

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    8. Et bin je te comprends...il faut que cela reste du plaisirs.....mais on pourrait d'y faire une sorte de LC plutot qu'un challenge...cela ne serait que le 2eme (je ne me souviens meme plus du premier...lol)

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    9. Ah mais moi le challenge fait partie du plaisir mais on peut facilement se laisser déborder, c'est vrai, et c'est ce qu'il faut éviter pour que ça reste un plaisir.^^ Du coup, oui, partir principalement sur des LC, c'est carrément une bonne idée ! Oooh ça y est, je commence à voir comment je pourrais mettre ça en place, en gardant un aspect challenge !!!

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    10. Et bin je vais suivre attentivement...;)

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    11. Mais j'y pense, si ça te dit qu'on lance ça à deux, vu que ce projet te motive et que tu t'y connais visiblement mieux que moi au rayon mexicain, c'est avec plaisir !

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    12. Bin tu seras toujours la boss...lol...mais pourquoi pas en tant qu'aide...;)
      Tu as mon adresse mail ?

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    13. Non, mais tu peux la glisser dans le lien contact en bas à droite. Je t'exposerai mon idée.^^ Mais bon, vu comme j'ai déjà du mal à caser mes lectures en ce moment, c'est assez mal barré quand même tout ça, haha !

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  6. ah du mexicain, pourquoi pas? ça change! caramba!

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  7. Certains ont le don dès leur plus jeune âge ! Cette auteure doit en faire partie...
    Bonne soirée.

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  8. Dommage qu'il soit introuvable à ma bibli. J'avais lu Pedro Páramo de Juan Rulfo mais je m'y étais complètement perdue (avec très belle écriture, quand même).

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    1. Bien, je note de me méfier de Juan Rulfo.^^ À moins que ce ne soit pas le meilleur titre pour le découvrir.

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  9. J'ai lu une dizaine de livre sur l'immigration ces derniers temps, donc je note cleui-là. En plus, je ne crois pas avoir lu de romans mexicains, ce sera l'occasion :-)

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    1. Ah oui tu t'es fait une petite thématique. On va bientôt découvrir ça sur ton blog alors.:)

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  10. Oh, mais ce roman pourrait bien me plaire ! En tous cas, tu ne manques pas d'arguments pour tenter !

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Bon, je modère ou je vous laisse prouver de la façon la plus tordue que vous n'êtes pas un robot ? Je modère, hein ?^^