lundi 15 juillet 2024

LES ARBRES QUAND ILS TOMBENT


Alors que je faisais une dernière tentative pour trouver un livre répondant à l'invitation de Fabienne à revenir sur l'histoire du Rwanda à travers son challenge "Cent jours au Pays des milles collines", je suis tombée sur ce résumé qui m'a directement interpelée :
"Peut-on raconter que sur le chemin de l'école on a croisé des enfants décharnés, affamés, malades et qu'on s'y est habitué ? Qu'on a vécu dans une grande maison blanche avec des domestiques et giflé son amie noire ? Si oui, comment en parler ?
En quête de son enfance vécue au Rwanda et à Madagascar - une période des plus heureuses de son existence -, Fanny Wobmann tente de se la remémorer entre passé ambigu et frustration des souvenirs."

Hormis la gifle, j'ai partagé une expérience quelque peu similaire avec l'autrice ayant moi aussi vécu une partie de mon enfance à Madagascar et j'ai moi aussi eu ce type de questionnements. J'étais donc particulièrement intéressée par ce témoignage assez délicat sur une enfance privilégiée et insouciante remise en question une fois adulte et j'avoue que la perspective de retrouver quelques images d'enfance assez peu communes dans mon entourage me réjouissait aussi beaucoup (et je n'ai pas été déçue^^).

Fanny avait huit ans quand elle a quitté la Suisse pour Madagascar au début des années 90. Son père y était coopérant, mandaté pour la gestion des forêts. C'est pendant la pandémie, cette période où tout le monde s'est un peu retrouvé face à soi, que lui reviennent en mémoire des souvenirs de cette époque. Des souvenirs imprécis, diffus, confus (elle a une très mauvaise mémoire), constitués principalement d'éléments rapportés via des récits de ses parents, des films, des photos, qui vont la conduire petit à petit à une "quête, une enquête des souvenirs absents. D'une petite fille blanche qui croit appartenir à un continent noir. D'une femme blanche qui ne sait pas quoi faire de cet héritage."

Ces souvenirs sont l'occasion d'un véritable examen de conscience qui devient le projet de ce livre et dérivent sur des réflexions autour du concept de privilège blanc et sur les questions de l'identité blanche et du racisme inhérent.
"Comme tous les enfants blancs et blanches, j'ai grandi en développant un complexe de supériorité civilisationnel, ainsi que le nomme Lilian Thuram. Je suis obligée d'admettre que je n'ai pas pu échapper à cette mythologie construite au fil des siècles par la pensée blanche. J'ai appris à me penser blanche."

Son identité blanche s'est-elle construite de manière différente de celle des gens ayant toujours vécu en Europe du fait de son expérience à l'étranger ?
"Je ne pouvais être aveugle aux bénéfices raciaux avec lesquels je vivais, ils étaient partout autour de moi, criants, évidents."
"Ai-je transformé cette conscience en quelque chose de positif et d'utile ou en ai-je simplement profité sans la remettre en question ?"

J'ai apprécié la sincérité de sa démarche. L'autrice se confronte à elle-même en toute honnêteté, dans une quasi mise à nue de sa conscience que j'ai trouvée franchement admirable et courageux.
"Aurais-je honte aussi si j'avais giflé une amie blanche ?
Que dois-je faire de cette question ? Est-elle pertinente ? La formuler me coûte. Elle touche le coeur de ce projet, son centre complet et brûlant."

J'ai beaucoup aimé aussi le style narratif qui m'a embarquée très rapidement dans son récit-enquête non dénué de charme et de poésie. Je ne m'attendais pas à une écriture de qualité aussi limpide qui m'a rendu curieuse de ses autres écrits. Ici, les souvenirs revisitant son enfance alternent avec le présent et la réalité de sa vie actuelle. Entre ces images se glissent des extraits de textes ou discours de quelques écrivains et essayistes, entre autres Toni Morrison, Claire Richard, Françoise Vergès, Robin DiAngelo, qui nourrissent le débat.
"Il ne s'agit pas de se détester mais de détester son privilège et le système social qui le fonde."
"Une série d'écueils menacent sans cesse : confondre soutien et leadership, confondre identification partielle et identification totale [...]." Pierre Tevanian

Un ouvrage qui avait toute mon adhésion jusqu'à ce que j'arrive à la partie où elle admet et assume le fait d'être allée à l'encontre des souhaits et volontés des personnes embarquées dans cette sorte de confession (sa famille, son amie malgache). Là, j'avoue que ça m'a un peu dérangée. Ça a transformé son projet en démarche égoïste à mes yeux. J'ai trouvé ça dommage, et en même temps, je comprends son point de vue, son souhait qui n'était pas de compromettre ces personnes, mais bien d'être la plus sincère possible en se dévoilant, elle, tel quel, même dans les aspects les plus négatifs, et d'avoir le courage d'aller jusqu'au bout de ses questionnements.

"Je tente de lutter contre l'inclination pour la censure que ces questions et ces sentiments m'inspirent. Il est pourtant primordial pour moi d'être respectueuse, de ne blesser personne. Je ne supporte pas l'idée que mes parents ou mes soeurs soient fâchées contre moi. Mais il n'est pas question non plus de sacrifier la sincérité, le positionnement, le sens."

De nombreuses questions extrêmement intéressantes et pertinentes mais finalement, ça n'aboutit à rien de très concluant, ce qui, en tant que lecteur, peut être un peu frustrant, façon, tout ça pour ça. De cela aussi, Fanny Wobmann en est parfaitement consciente. Est-ce vain pour autant ? À défaut de réponses, il y a tout de même matière à penser, et penser, c'est déjà, quelque part, agir.
"Ce livre peut-il avoir une fin ? Quel est le but ? L'issue du parcours ?"

La partie sur le Rwanda est malheureusement trop minime pour que j'intègre cette lecture au rendez-vous de Fabienne (il y a aussi eu une traversée mouvementée en chaloupe, mais pareil, trop anecdotique pour le book trip en mer, dommage^^). Fanny Wobmann avait deux ans à l'époque et aucun souvenir de ce séjour qui nous est restitué via un très court extrait d'un film documentaire sur la coopération suisse au Rwanda tourné en 1987, et dans lequel sa famille apparaît. Leur mode de vie y est décrit et présenté de manière critique et met en lumière l'impossibilité de la rencontre des cultures. 

L'autrice
Fanny Wobmann est née en 1984 à La Chaux-de-Fonds en Suisse, mais a passé ses années d'enfance entre le Rwanda, Madagascar et les forêts du Jura neuchâtelois. Titulaire d'un master en sociologie et muséologie de l'Université de Neuchâtel, autrice et comédienne, Fanny Wobmann vit à Neuchâtel.

24 commentaires:

  1. Cela me paraît fort intéressant , ayant vécu adulte sous d'autres cieux, et privilégiée, faut bien le dire...
    Jen ot aussi ts bémols.
    Mais un bouquin qui pousse à l'interrogation, c'est déjà bien!!!

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    1. C'est une démarche assez audacieuse, pas très confortable, mais très intéressante, oui.

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  2. J'ai toujours vécu dans la mixité et je n'ai donc pas eu à me poser de questions sur la couleur de peau. Durant la petite enfance, je n'avais pas conscience des différences sociales (au sens financier) non plus.

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    1. Quand on est enfant, on ne se pose pas trop de questions, il est vrai. Ce qu'on vit nous paraît être la norme finalement. C'est une fois adulte qu'il peut arriver qu'on se pose des questions sur ce qu'on pensait être normal et qui ne l'est peut-être pas, avec le recul. C'est un peu ça, le parcours de l'autrice.

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  3. Je suis toujours étonnée dans les récits d'auteurs qui reviennent sur leur enfance de la somme de détails et de faits précis qu'ils restituent. Au moins, une autrice qui avoue avoir une mauvaise mémoire, ça rassure !
    Je ne suis pas certaine pour autant d'avoir envie de lire ce livre...

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    1. Mais oui, au début, je me disais, mais comment peut-elle avoir des souvenirs si peu précis, voire aucun ??! Alors qu'en fait, c'est plus proche de la réalité de la mémoire que ce qu'on veut nous faire croire.^^ On a tendance à s'approprier des souvenirs ou à les refaçonner. Ils ne sont pas si fiables. Je m'en rends compte d'ailleurs en relisant d'anciens billets sur des livres que je croyais avoir aimés alors que pas du tout, et inversement.😅

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  4. S'il ne cadre pas avec le challenge, ce livre a l'air vraiment intéressant...

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    1. Oui, dommage que la partie sur le Rwanda soit si infime. Ça aurait pu rendre le propos encore plus riche.

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  5. Ooooooh je t'aurais conseille "l'aine des orphelins" de Tierno Monénembo...que j'adore cet auteur ! et lala c'est du 100% Rwanda....mais il faut s'accrocher bien que j'ai pu le lire donc cela reste accessible....dommage pour ce livre...mais non je ne m'y lancera pas alors....

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    1. Ah ben mince, c'est un auteur que je veux lire depuis longtemps en plus ! Mais je ne savais pas qu'il avait écrit sur le Rwanda. Bon, ma bibli n'avait pas ce titre de toute façon, car en faisant une recherche par mot-clé, il n'est pas ressorti en suggestion.

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    2. Oh j'adore cet auteur....mais il a une ecriture erratique...il faut s'y habituer....j'espere que tu le liras un jour.....

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    3. Ah ? Tu me fais peur quand même là.^^

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    4. Je pourrais te conseiller son dernier "Saharienne indigo" ou son plus court "le terroriste noir" pour comprendre son style....

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    5. Ah oui, j'avais déjà noté Le terroriste noir. Je vais regarder l'autre aussi. Merci.:)

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  6. La démarche est intéressante et si je trouve dommage d'être allé à l'encontre des souhaits de certaines personnes, les réflexions soulevées par la réminiscence des souvenirs de l'autrice m'interpellent. Quant à cette phrase : "Il ne s'agit pas de se détester mais de détester son privilège et le système social qui le fonde," je la trouve pleine de pertinence.

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    1. J'ai beaucoup aimé aussi cet extrait qui est très parlant et qui pourrait constituer une des réponses à ses nombreux questionnements. Les écrivains et essayistes qu'elle cite m'ont d'ailleurs tous paru très pertinents.

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  7. C'est dommage en effet que l'autrice ait subi des contraintes et qu'elle ait écouté ses proches au point de se censurer...du coup l'intérêt de ce livre me parait moindre alors que j'avais envie de le noter. Je comprends bien entendu sa démarche de ne pas vouloir compromettre certaines personnes de son entourage et c'est tout à son honneur qu'elle le dise...Je vais aller voir s'il est dans ma médiathèque tout de même

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    1. Ah oui, non, en fait c'est tout l'inverse.😅 Elle n'a justement pas écouté ses proches et a préféré ne pas se censurer, même si elle était bien embêtée que cela puisse compromettre ces personnes. C'est intéressant du coup ta réaction parce que cet aspect m'a vraiment dérangée alors qu'il semblerait que toi, tu aurais regretté qu'elle tienne compte des souhaits de ses proches justement.

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  8. Finalement, je ne sais pas trop quoi en penser. Le début de ton billet donne envie de lire ce bouquin et puis ça se dégrade...

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    1. Se dégrader, c'est un peu fort comme terme, mais disons que ça m'a laissé quelques éléments d'insatisfaction là où c'était si bien parti pour un sans faute au départ. J'ai tout de même apprécié cette lecture qui s'est présentée comme une aubaine pour moi.

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  9. Merci pour tes efforts, Fanja 😊 Je lis avec plaisir que tu as vécu une partie de ton enfance à Madagascar. Est-ce que tu as eu l'occasion d'y retourner à l'âge adulte? J'ai quant à moi un lien particulier avec le Bénin mais qui remonte à bien plus tard et perdure jusqu'à ce jour... Mais je parle trop 😅 Pour en revenir à ta lecture et ton billet, j'étais déjà prête à le noter mais ton bémol m'a freinée dans mon élan. Témoigner de son expérience, que ce soit de façon "frontale" comme ici ou de façon plus déguisée à travers une auto-fiction par exemple, est toujours délicat, peu importe la bonne intention ou la sincérité de la démarche, à partir du moment où d'autres personnes sont concernées, d'autant plus si celles-ci ont exprimé leur désaccord... Malgré ton sentiment de "tout ça pour ça", il a le mérite de pousser à la réflexion, c'est déjà pas mal...

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    1. Oui, pour moi, qu'on en comprenne ou non les raisons, quand une personne exprime clairement qu'elle n'est pas consentante à quelque projet qui l'implique, on devrait respecter ce souhait et ne pas insister plus. C'est le coeur d'une autre problématique, d'un combat très actuel même, mais qui s'illustre bien ici, même si dans un autre domaine... Malgré tout (avec le "tout ça pour ça" en plus^^), je suis quand même reconnaissante à l'autrice pour ce livre qui pousse en effet à la réflexion et à l'éditeur pour avoir pris le parti de la publier même si le sujet est un peu niche et loin d'être confortable.
      Sinon oui, je suis retournée une fois à Madagascar par la suite et j'aimerais bien y retourner prochainement.:) De ton côté, tu dois avoir eu une expérience forte avec le Bénin si le lien perdure toujours !
      Je n'aurai pas apporté ma pierre à l'édifice, mais j'ai bien noté les lectures très inspirantes de ton challenge.:)

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  10. Très intéressant ! Spontanément, je trouve plus égoïste, ou en tous cas plus "confortable", ceux qui ne veulent pas se poser ces questions et changer éventuellement leur regard sur les relations qu'ils avaient "à l'époque". Mais c'est facile à dire quand on n'a pas vécu cette situation et qu'on n'a pas lu le livre 😆.

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    1. C'est sûr que c'est plus confortable de ne pas se poser de questions quand tout va bien pour soi.^^ Après je ne sais pas s'il s'agit vraiment de ne pas vouloir ou si on n'y pense pas tout simplement, parce que justement, on ne se dit pas qu'il y a un problème ou une injustice. Je pense que ça vaut pour plein de situations hors ce contexte très précis.

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