mardi 7 avril 2026

TOUTES LES ÉPOQUES SONT DÉGUEULASSES

 
Laure Murat a l'art et la manière d'explorer des thématiques qui ne peuvent que me parler en tant que lectrice. J'avais déjà fortement apprécié son essai Relire qui enquête sur le pourquoi du comment de nos relectures, et je ne doutais pas que ce très court essai d'une cinquante de pages rebondissant sur la polémique autour de la récriture des oeuvres classiques ou cultes jugés gênants sous le prisme de notre époque, ne manquerait pas de me combler (spoiler alerte : mon intuition était bonne^^).

J'étais déjà séduite et convaincue par ce titre formidable, un rien provoc, Toutes les époques sont dégueulasses, formule empruntée à Antonin Artaud pour illustrer le fait que "fatalement, le siècle prochain éprouvera un malin plaisir à débusquer nos aveuglements actuels".

Commençons par mon positionnement dans ce débat : j'ai toujours été farouchement contre la récriture de ces livres sous le prétexte qu'ils ne correspondaient plus à notre époque et qu'il était donc nécessaire de les purger des stéréotypes sexistes et racistes qu'on ne pouvait décemment plus diffuser en l'état. Contextualiser à l'aide de préfaces, postfaces, notes, me semblait plus adéquat que servir aux nouvelles générations une version édulcorée et policée de l'oeuvre d'origine, la dénaturant au risque de contribuer à un contresens ou un mensonge historique.

J'étais donc absolument ravie que Laure Murat aille dans mon sens, bien sûr de façon plus subtile, nuancée et argumentée, poussant le propos plus loin en soulignant les risques de la contextualisation à l'excès et en soulevant entre autres le problème du nettoyage approximatif de ces oeuvres, l'étayant d'exemples, pour ne citer que quelques-uns, Agatha Christie, Roald Dahl, ou encore Hergé (en parlant de Tintin, j'ai découvert ici que le fameux "parler petit nègre" était une invention de l'administration coloniale...).

Elle fait aussi la distinction, que j'ai trouvé très pertinente, entre "réécriture" et "récriture", deux termes qui sont, à tort (et parce que ça arrange), employés indifféremment, alors qu'ils n'ont pas les mêmes motivations ni les mêmes effets. La réécriture "relève de l'art et de l'acte créateur" (traduction, adaptation, pastiche, etc), tandis que la récriture opère sur le fond et vise à "remanier un texte à une fin de mise aux normes (typographiques, morales, etc) sans intention esthétique". Cela implique donc correction et altération du texte, ce qui nous concerne précisément ici.

Enfin, on a beau parler d'éthique, d'antiracisme ou de lutte contre les violences sexistes pour justifier ces récritures, une des véritables raisons de ce branle-bas de combat ne serait-elle pas tout bonnement l'argent ? C'est que la mise au goût du jour de ces textes représente des enjeux financiers certains pour les éditeurs...

Alors récrire, non, contextualiser, oui, mais (ça a ses limites). En revanche, réécrire, oui, avec esprit et imagination pour mettre au goût du jour et donner une seconde vie à un classique controversé, à l'instar de Percival Everett et son inspirant James ou de Pénélope Bagieu avec Sacrées sorcières (que j'ai maintenant envie de lire).

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