lundi 10 janvier 2022

NOUS


NOUS

traduit du russe par Hélène Henry (nouvelle traduction)

(paru également sous le titre NOUS AUTRES, traduit par B. Cauvet-Duhamel en 1929)

Repéré chez Marilyne, c'est là que j'ai découvert que ce roman avait inspiré, entre autres, 1984 de George Orwell, que certains avaient même accusé de plagiat, son récit reprenant a priori la trame, la fin et d'autres éléments de Nous. J'étais du coup très curieuse de ce roman d'anticipation russe écrit en 1920 (publié en 1924) par Zamiatine, d'autant plus que, "traduit à l'étranger et circulant sous le manteau dans son pays, il ne sera jamais édité en russe du vivant de l'auteur. Pire, cet "infect pamphlet contre le socialisme" sera la principale pièce à conviction de sa mise à l'écart, de sa "mort littéraire"."

J'ai craint un côté un peu désuet, vieillot dans l'écriture mais si le style a ses particularités qui pourraient en dérouter, voire agacer certains (des phrases laissées en suspens, comme ces gens qui ne terminent jamais leur phrase et enchaînent sur d'autres), cela ne m'a pas dérangée. Au contraire, je trouvais qu'il participait à cette ambiance où l'on ne peut exprimer sa pensée librement, où cette dernière a été quelque peu formatée, et même si le narrateur souhaitait en dévier, ce n'était pas naturel ni aisé pour lui. J'ai donc été rassurée dès les premières pages. Pour moi le style était fluide, très accessible, captivant d'emblée, nous plongeant directement au coeur du récit sans préambule.

Pour situer le contexte, le résumé de la quatrième de couv fait parfaitement l'affaire :
"Nous se présente comme le journal tenu par D-503, le constructeur de l'Intégrale, un vaisseau spatial dont la mission est de convertir les civilisations extraterrestres au "bienheureux joug de la raison", au "bonheur mathématiquement infaillible" que l'État Unitaire prétend avoir découvert. Six siècles après notre époque, le monde civilisé s'est en effet organisé en un "État Unitaire" sous la férule d'un "Bienfaiteur". Les hommes - des "Numéros" - habitent une cité de verre où tout est régulé, particulièrement l'activité sexuelle, et ils paient de leur vie le moindre écart à cet ordre établi contre lequel, malgré tout, une poignée de dissidents va s'insurger."

J'ai adoré cette idée de "bonheur mathématiquement infaillible". Tout est régi par les chiffres dans une logique implacable. Cet aspect-là du récit m'a vraiment beaucoup amusée. Le ton de Zamiatine est indéniablement satirique malgré le fait que son personnage est consensuel et n'aurait aucune raison de se moquer du système. Son absurdité et la dénonciation subtile de son aspect dictatorial ne nous échapperont pas en tout cas. 
J'ai beaucoup aimé cette histoire même si par moment, il y avait quelques passages assez étranges où il fallait un peu s'accrocher. Non pas que ce soit ardu ou difficilement accessible, ni que cela demande de la concentration, mais il faut quand même un peu jongler avec les réflexions du narrateur dans un système de pensée, un contexte et un mode de vie qui ne sont pas les nôtres. Lui-même se retrouve en pleine confusion quand il en sort par inadvertance, un égarement qu'il pense être une maladie de son cerveau.

J'ai trouvé l'intrigue excellemment menée, cohérente de bout en bout. L'imagination de l'auteur est très riche, ce qui m'a franchement épatée. Il y a beaucoup d'originalité dans la façon dont il a conçu ce monde, son passé, ses guerres, son fonctionnement sous la férule du "Bienfaiteur", toute cette logique des chiffres, le journal du narrateur et le fait que ce dernier s'adresse à des habitants d'autres planètes. J'ai trouvé intéressant le rôle de I-330, cette femme qui est un peu le grain dans le rouage même si ce n'est pas la partie que j'ai trouvée la mieux développée, ou la plus captivante. Peut-être un peu trop obsessionnelle pour moi. 

De mon point de vue, Nous est moins sombre que 1984 qui m'avait davantage secouée et inquiétée, et d'une manière générale, les deux intrigues n'ont quasiment rien en commun à part le fait que ce sont des dystopies. La trame est différente, l'ambition est différente, les personnages n'ont rien à voir, la fin non plus. Bref, qu'Orwell ait été inspiré, oui, très certainement, comme on peut être inspiré par des thèmes ici et là au cours de nos lectures, mais plagiat, non. J'ai lu une histoire très différente de 1984, et qui m'a très agréablement surprise.

L'auteur
Evgueni Zamiatine (1884-1937) est un écrivain russe, également ingénieur naval et professeur. Il commence à écrire dans les années 1910, après avoir été emprisonné en 1905 pour "activités révolutionnaires." Son oeuvre lui vaudra les foudres de la censure des gouvernements tsariste, puis communiste. Interdit de publication, Zamiatine s'exile en 1931 et meurt à Paris en 1937.

18 commentaires:

  1. Figure toi que ce livre est (était) à la bibli et j'avais failli l'emprunter... Bon, rien d'urgent. Il est dans uen autre.
    Figure toi que j'ai confondu deux romans de Wells, et La machine à explorer le temps est difficile à trouver (en jeunesse, au magasin, tu vois le genre), j'ai emprunté la guerre des mondes (un billet récent vu sur un blog) et je l'ai englouti rapidement, c'est u n truc qu'on ne lâche pas! Le Baxter, lui, est bien là.

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    1. Ok, donc on maintient juste le Baxter en LC. Je lirai La machine avant tout de même, je pense que ça devrait s'engloutir rapidement aussi.:) Et il me semble bien avoir déjà lu (voire relu) La guerre des mondes mais ça remonterait à très très loin.^^

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    2. Oh mais cette machine, je vais la trouver et la relire, non mais. Si ça se lit aussi bien que La guerre des mondes, pas de souci.
      Le Zamiatine existe aussi en russe. (je sors)

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    3. Ah parfait, je maintiens le rappel LC sur mars alors, pour La machine.^^

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    4. Lu hier, d'un souffle! prépare toi.

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    5. Ah oui tu l'as englouti en un rien de temps.^^

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  2. Ravie de lire ton enthousiasme à cette lecture. Comme toi, j'ai crains la déception. J'y suis allée par curiosité ( Orwell faisant partie de mon panthéon. Bon, la littérature russe aussi ;)), j'appréhendais aussi le désuet. Une riche surprise, tout cet univers. J'ai été également plus angoissée par 1984, peut-être parce que plus proche de nous, dans le temps et dans le fonctionnement. Il faudrait que je relise Zamiatine, ce ton satirique se retrouve dans d'autres récits d'après ce que j'ai lu. Merci pour le lien.

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    1. Oh Orwell est aussi un de mes grands auteurs chouchou.^^ Et tu as raison, 1984 est peut-être plus angoissant car plus proche de nous, oui. Mais ce Nous est une belle petite surprise à laquelle je ne m'attendais pas du tout. Ça me donne aussi envie de lire d'autres oeuvres de Zamiatine !

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  3. Ooohh il est dans ma PAL......il faut que je trouve le temps de le lire....ouiii

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    1. Il est assez court. Ça vaudrait le coup de le sortir de ta PAL, oui.;)

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  4. Je m'en souviens assez peu, de mémoire, j'avais apprécié le fond, mais trouvé quelques maladresses sur la forme (dues à la traduction, peut-être ?). J'ai lu par la suite "L'inondation" du même auteur, dans un genre complètement différent, et que j'avais beaucoup aimé..

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    1. La forme est parfois déroutante mais j'avais plus l'impression que c'était volontairement assumé par l'auteur qu'un défaut de style ou de traduction. Je note L'inondation. C'est un auteur vers lequel je reviendrais volontiers.

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  5. Oh bah tiens, j'ai plutôt envie de lire L'inondation... suite au commentaire d'Ingannmic...

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    1. Il m'a l'air encore plus court.:) Je pense que je le lirai aussi. Cet auteur vaut vraiment le détour.

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  6. Pourquoi pas quand j'aurais enfin lu 1984 qui est dans ma PAL depuis... je n'ose pas le dire !!!

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  7. J'ai lu 1984 il y a fort longtemps (nous ne compterons pas, hein ;) ) et comme toi j'avais été secouée par la noirceur. Celui-ci me tente bien, je me le note.

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    1. Il est d'autant plus intéressant qu'il est quand même assez différent dans l'esprit et l'intention, même si l'atmosphère dystopique est bien présente. Curieuse de ton avis si tu le lis.

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