Un roman qui m'avait attirée par sa couverture, son titre et cette question philosophique qui laissait entrevoir l'esprit du livre : "[...] nous aurons une dernière pensée pour nous-mêmes, en une dernière question : avons-nous eu une existence sombre ou une sombre existence ?"
Rien de plombant pourtant au premier abord malgré le drame de la situation.
L'histoire se présente comme un conte ou une fable au ton léger et avenant, où la rude réalité n'est jamais vraiment expressément nommée et plutôt joliment romancée : on comprend vite que le Ravin, qui passerait presque pour un domaine de rêve, est un bidonville, que les personnes que Baba Mathus y accueille depuis des décennies sont en réalité les exclus, ceux qui n'ont ni acte de naissance ni nationalité. Le monde extérieur avec ses travers et ses dangers est désigné sous le nom de l'Empire Extérieur.
Un jour, Madame Jeannette, fascinée par ces Ravinois, vient recueillir leur histoire auprès de Baba Mathus, l'occasion pour l'auteur, Mahmoud Soumaré, "de donner une voix à ceux que l'on ne voit pas et dénoncer habilement les maux qui minent presque toute l'Afrique, des séquelles du colonialisme au prosélytisme religieux, en passant par la corruption politique." De visiteuse, elle devient "résidente" du Ravin lorsque des pluies diluviennes laissent cinq enfants orphelins et qu'elle décide de s'en occuper. Mais bientôt, la famille est rattrapée par la cruauté de l'Extérieur...
L'apatridie en Côte d'Ivoire, je n'en avais jamais entendu parler. À tel point que, quand j'ai choisi ce titre lors de la dernière Masse critique Babelio, je pensais qu'il faisait plutôt référence aux migrants en Europe. Ces apatrides sont pourtant cinq cent mille en Côte d'Ivoire, un million en Afrique de l'Ouest et treize millions dans le monde.
Une réalité humaine trop souvent ignorée, et pour cause, elle fait partie des nombreuses crises humanitaires oubliées, invisibilisées par les médias, probablement parce que pas assez vendeuses comparées à d'autres qui monopolisent toute leur attention.
Ce roman a donc le mérite d'exister et de mettre en lumière cette réalité. J'ai été plutôt agréablement surprise par la narration, fluide et plaisante, un brin malicieuse, émaillée de nombreux clins d'oeil littéraires, notamment à García Márquez. J'ai bien aimé aussi la structure "en puzzle", où des éléments obscurs en cours de récit finissent par prendre sens quelques chapitres plus loin.
Les personnages ne sont en revanche pas vraiment attachants et l'intrigue est quelque peu troublante, voire glauque par moment, avec des rêves et des visions qui se mélangent au réel, dans une vaste métaphore remplie de symbolisme. Un aspect "réalisme magique" qui m'a moins plu, mais pas de surprise, je n'ai jamais adhéré à ce genre.
La fin m'a marquée, car attention spoiler je l'ai trouvée particulièrement triste.
Extraits
"La patrie est le pays où l'on est né ou auquel on appartient comme citoyen, et pour lequel on a un sentiment affectif. Dès cet instant, je me suis demandé quel est le sentiment que l'on a pour un pays qui vous assure au mieux un repas par jour pendant qu'une poignée de personnes s'accaparent le produit national et jettent la nourriture à la poubelle, et j'ai fini par considérer qu'un homme affamé, bien que muni des papiers du pays, n'est autre, lui aussi, qu'un sans-patrie."
"À mon "Bonsoir tout le monde", on me retourna "Bonsoir toi seul". "De quelle ethnie êtes-vous ?" renchérirent, presque en choeur, deux femmes qui auraient eu l'âge de ma fille si je m'étais vilainement amusé au collège, jusqu'à faire un enfant comme l'ont fait certains camarades."
L'auteur
Mahmoud Soumaré est né en 1948 à Bamako. Malien de naissance et ivoirien d'adoption, il est docteur en mathématiques pures et enseigne à Abidjan depuis 1987.

Je vois tes bémols, mais tu as quand même fait bonne pioche, j'ai l'impression, on apprend des choses.
RépondreSupprimerOui, on n'est pas dans le coup de coeur, mais je ne regrette pas cette lecture qui m'aura ouvert les yeux sur certaines réalités.
SupprimerTu es une aventurière de la lecture comme Keisha ! Vous avez le don toutes les deux de dénicher des œuvres originales. C'est risqué bien sûr...
RépondreSupprimerC'est vrai que j'ai tendance à m'aventurer bien volontiers à partir du moment où le sujet me parle. :)
SupprimerCe livre est intéressant, car il met en lumière les apatrides d'Afrique, dont on ne parle jamais ou presque dans les médias. Une bien triste réalité, tu dis d'ailleurs que certains passages sont plutôt glauques...
RépondreSupprimerEnfin, les aspects glauques découlent davantage de l'imagination de l'auteur que de la réalité de la situation (même s'il n'est pas exclu qu'ils puissent survenir dans cette réalité), c'est ce qui rend l'intrigue d'autant plus troublante.
SupprimerRien dans mes médiathèques pour l'instant, c'est trop tôt car j'imagine qu'il vient à peine de sortir...il me plairait alors je le note à part...
RépondreSupprimerOui, il est paru le mois dernier, donc c'est tout récent. J'espère que tu pourras mettre la main dessus prochainement. Je serais très curieuse de te lire à ce sujet.
SupprimerEffectivement, ce n'est pas un sujet connu, c'est donc utile que ce livre l'aborde mais la forme ne t'a pas convaincue...
RépondreSupprimerAh si, il y a même un certain charme dans la forme qui tient du conte un peu malicieux et ça, ça m'a beaucoup plu, mais il y a des éléments de réalisme magique qui m'ont pas mal parasitée aussi.
SupprimerLe sujet est en effet très intéressant, mais je ne suis pas sûre d'adhérer au style..
RépondreSupprimerJe ne saurais dire. Il me semble que tu pourrais être agréablement surprise, mais je peux aussi me tromper.:)
SupprimerMmouais, le réalisme magique, ça peut passer pour moi, mais faut que ce soit motivé par le sujet et dans ce roman, j'ai l'impression que cela fait plutôt hiatus.
RépondreSupprimerSi déjà ta tolérance au réalisme magique est haute, il y a plutôt de bonnes chances que ça passe bien.:) Mais il vaut mieux en effet avoir un certain intérêt pour le sujet.
SupprimerJe trouve ça très intéressant comme thématique ! On parle peu, ou pas du tout effectivement des apatrides de manière globale, alors que c'est un sujet très intéressant. Même si ici, tu n'as pas été "convaincue" tu me permets de le noter, c'est déjà beaucoup :)
RépondreSupprimerOui, c'est un sujet qui n'attire pas vraiment l'attention des médias et éveille peu l'intérêt, et je trouve que c'est une bonne chose que l'auteur l'ait mis en lumière à travers ce roman. Ça le rend peut-être plus accessible ainsi.
SupprimerVoilà un titre intéressant sur un sujet trop souvent oublié en effet. Les apatrides sont vraiment dans une situation terrible.
RépondreSupprimerD'autant plus terrible que leur situation ne semble présenter aucune issue réelle. Ils sont juste laissés à leur triste sort.
SupprimerLe discours ambiant laisse penser que l'Europe est la première destination alors que les gens partent le plus souvent dans un pays limitrophe du leur (l'Iran est par exemple l'un des pays comptant le plus grand nombre de réfugiés -venus d'Afghanistan essentiellement). C'est salutaire de replacer les choses dans leur contexte et de s'intéresser au sort des apatrides, une situation très précaire évidemment. Je note (et je verrai si la part de réalisme magique me gêne).
RépondreSupprimerOui, on a une tendance naturelle à ne voir et ne s'intéresser qu'à ce qui se passe près de chez soi (et il se passe déjà bien assez pour occuper nos pensées, hélas), aussi si la fiction peut suppléer au manquement des médias pour sensibiliser qui veut bien l'être, c'est une très bonne chose. Très curieuse de ton avis si tu lis ce roman.
SupprimerUn sujet intéressant dont j'ignorais tout, même l'existence... Je note donc tout de même, malgré tes quelques bémols.
RépondreSupprimerJ'en apprends parfois plus à travers la fiction qu'à travers les médias, c'est aussi tout l'intérêt de la littérature.:)
SupprimerComme souvent, inconnu pour moi.
RépondreSupprimerJe te rassure, ça l'était pour moi aussi avant que je ne tombe sur ce titre.:)
SupprimerUne thématique forte, dommage pour ces bémols. Ma bibli ne l'a pas, sans surprise.
RépondreSupprimerC'est peut-être un peu tôt pour les trouver en bibli en effet.
SupprimerLe réalisme magique c'est toujours ça passe ou ça casse. En tout cas, le sujet a l'air très intéressant. On ne cesse de parler de l'immigration en Europe alors qu'elle est aussi très importante au cœur même du continent africain (mais comme tu le dis, c'est invisibilisé).
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