vendredi 30 octobre 2026

COLON NE S'ÉCRIT PAS AU FÉMININ


Repéré chez Fattorius, quand je l'ai vu dans la liste de la Masse critique Babelio, j'ai trépigné de joie. C'est que, l'éditeur, Cousu Mouche, étant suisse, je n'étais pas très sûre de pouvoir mettre la main dessus si aisément alors qu'il me tentait terriblement : 
- le titre m'avait interpelé et fait réagir ("mais c'est que c'est vrai, en fait !").
- le sujet, fait historique par ailleurs méconnu, celui du rôle joué par la Suisse dans la colonisation de l'Algérie au 19e siècle, m'intriguait.
- c'était l'occasion de rajouter un roman suisse sur mes étagères (ils se comptent sur les doigts de la main).

J'ai eu quelques craintes en recevant le livre car, à vue de nez, il faisait un peu austère façon documentaire et un lecteur en avait abandonné la lecture pour cause de processus narratif privant le texte de fluidité. Gloups - dans quoi me suis-je embarquée ? Mais dans un récit vivant et captivant qui m'a happée dès les premières pages, j'ai été vite rassurée !

Au début des années 1850, la France a en tête de peupler l'Algérie de colons européens. La Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif, fondée par des banquiers genevois, décide d'en tirer profit et d'y "développer des affaires en faisant fructifier des terres grâce au travail de bons paysans suisses" accompagnés de "quelques généreux missionnaires afin d'évangéliser les indigènes".
Et là je reprends en partie la quatrième de couv : Lolvé Tillmans s'empare de la fiction pour revisiter cette histoire méconnue à travers le regard de trois femmes : Madame, une épouse de banquier genevois, Anne-Laure, une paysanne de Lausanne devenue colon et Safia, une adolescente algérienne qui voit les Souissis s'approprier ses terres.

Trois points de vue qui s'égrènent en alternance au fil des mois puis des années, nous donnant à prendre la pleine mesure de l'ambition de la Compagnie genevoise et à suivre l'évolution de son projet, dans un roman choral vivant, incarné par des personnages bien campés. 
Je me suis régalée des passages mettant en scène Madame et Monsieur (le banquier) à Genève. Ils avaient la saveur et le ton d'une pièce de théâtre tragi-comique pleine d'ironie. J'ai adoré l'histoire bouleversante d'Anne-Laure, la paysanne vaudoise fuyant le malheur et la misère et fondant tous ses espoirs dans la colonie de Sétif. Spoiler alert : espoirs déçus, entre autres à cause de la mauvaise gestion de la Compagnie qui n'a pas fourni les conditions adéquates à des colons trop miséreux. J'ai été captivée par l'histoire de Safia qui n'a d'autre choix que de survivre dans ce contexte qu'elle subit et dont la destinée croisera celle d'Anne-Laure.

Parmi les personnages historiques, on y croisera Henry Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, mais ce sont surtout des extraits de textes et de discours glissés par l'autrice entre chaque chapitre qui résonnent en échos retentissants de l'histoire de la colonisation de l'Algérie.

C'est un roman fort émouvant, semé de malheurs et de tragédies mais non dénué de lumières, porté par une écriture fluide et agréable.
Je ne m'attendais pas à être autant prise dans les filets de ce récit historique fort instructif dont j'ai beaucoup aimé la structure narrative et les personnages, convaincants et attachants.
Ce n'est pas un coup de coeur à proprement parler, mais j'ai hésité à mettre 5/5 tellement j'ai trouvé que l'autrice avait remarquablement traité son sujet.

L'autrice
Lolvé Tillmanns, née en 1982 à Morges, est une écrivaine vaudoise.

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